Nous ne vivons, au fond, que de lumière. Même physiquement, n'est-ce pas là une très précise vérité ? C'est l'énergie des rayons solaires qui alimente toute vie. Nous ne fixons pas directement cette énergie, mais les plantes la fixent, et nous mangeons les plantes, ou bien les animaux qui ont mangé les plantes, et ainsi nous mangeons la lumière du ciel.
Spirituellement, donc et à plus forte raison nous vivons de lumière. Quand nous créons en nous de la pensée, cette pensée à son tour nous crée, et, forte de cet être nouveau, elle nous tire après soi, comme l'enfant entraîne sa mère.
Un spectacle intérieur, pareil au paysage enchanté qui attirerait le voyageur, éveille dans nos puissances un dynamisme apparenté à ses attraits et prompt à les rejoindre. Quel miracle, parfois! Un univers nouveau semble né; de larges horizons s'étalent au regard; des chemins s'ouvrent, et il paraît facile à la vie de s'y élancer en bravant tous les hasards.
N'est-ce pas ce qu'il faudrait provoquer délibérément, au bénéfice de la vraie vie où la raison et la foi conjuguent leurs lumières ? Une vie éternelle, en nous, doit diriger le temps. Je veux dire cette vie de la pensée qui, une fois rectifiée et fortement assimilée, entraîne l'acte.
L'éternelle vérité fait partie de ce monde, puisque le monde est en Dieu, puisque Dieu s'est manifesté dans le monde par son Christ et par l'Évangile. Mais nous ne percevons de vérité qu'à la condition de la recréer pour nous. Il y faut un effort, ou bien une secousse, comme celle d'un grave événement, d'une maladie, d'une ruine, d'une mort, ou d'un amour.
Alors la destinée s'éclaire parfois soudainement. La vie est en pleine lumière. Avec un large sentiment de liberté, nous éprouvons devant le sort qui nous est fait une clairvoyante lucidité à le déceler et le courage d'y croire. Le courage de l'affronter en dépit de ses obstacles, de ses épreuves, de ses retards, de tout ce qu'il exige de générosité et de patience, ne s'ensuivra-t-il pas ?
La vie est belle, en sa vérité. Cela ne veut pas dire qu'elle soit rosée. Toutes les couleurs y interviennent, et le gris, et aussi le noir. Mais qu'importent les tons, dans un tableau de Rembrandt tout pétri de lumière ? C'est l'éclairage qui est tout, et l'éclairage nous vient du ciel.
Le malheur est que trop souvent la vie coule sans se constituer, par la pensée régénérée et divinisée, en spectatrice d'elle-même, en juge, en guide éclairé, en prophète. La prophétie ne serait pas ici de lire dans l'avenir, mais de lire toute la durée, avenir, passé et présent temporel, dans l'éternel présent que la pensée supérieure et la foi nous dévoilent.
Quelle tristesse que cette création intérieure fasse si souvent défaut! Notre temps affairé l'ignore désespérément. Pour la grande masse de nos contemporains, la pensée ressemble à une mauvaise étude de paysage, où les premiers plans sont d'une vérité crue, sans ambiance lumineuse et sans horizon.
Le chrétien et l'homme de sens se doivent de réagir, de vivre de lumière pour eux-mêmes et aussi pour d'autres. La lumière de vie est une exigence de grandeur, de droiture, de dépassement, de progrès. La magnanimité est pour elle ce qu'est la petitesse chez un esprit obtus ou inconscient.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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