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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 21:07

C'est un lieu commun d'une banalité pitoyable que de parler de la fuite du temps. Mais l'homme ne peut échapper à la fascination, au vertige de cette durée qui s'écoule. Et sans le moindre souci d'originalité, les hommes de chaque génération reprennent cette analyse. « Dans ce siècle, dit saint Augustin, c'est le tournoie­ment des jours : les uns viennent, les autres s'en vont, aucun ne demeure ; les instants où nous parlons se chas­sent l'un l'autre, la première syllabe disparaît pour faire place à la suivante ; depuis le début de ce discours, nous avons vieilli un peu ; et sans nul doute je suis plus vieux maintenant que ce matin : dans le temps, rien n'est fixe, rien n'est stable. »

 

Et saint Augustin fait remarquer que la durée la plus longue est toujours brève, puisqu'elle doit finir : « De la première enfance à la décrépitude du vieillard, le temps est court. Adam a vécu fort longtemps; mais sup­posons qu'il mourût aujourd'hui seulement, à quoi bon? Ce qui a une fin dure-t-il vraiment longtemps ? »

 

Au fond, notre vie qui semble durer, mais qui passe, est-elle autre chose qu'une série de morts partielles? Le mouvement meurt dans le repos ; la parole meurt dans le silence ; la beauté meurt dans le corps fatigué et vieilli... Un être qui change n'existe pas pleinement et réellement.

 

Cette réflexion monotone a inspiré aux hommes de tous les temps un gémissement non moins monotone sur la condition humaine, à moins qu'il n'ait provoqué chez eux le pessimisme ou la révolte.

 

Mais ce qui avive notre tristesse, c'est que ce temps si court entre les limites d'une vie humaine, ce temps que nous sentons dramatiquement s'écouler, paraît bien souvent s'écouler en pure perte. Ici encore nous som­mes dans les constatations banales et quotidiennes; les heures d'attente vaines dans les administrations et les bureaux, les heures, les jours et les mois de clinique, d'hôpital, de sana; les mois ou les années des deux guerres, le danger et le désœuvrement des tranchées, l'attente démoralisante dans les camps de concentration. La pauvre richesse de nos instants, notre avoir si modi­que, chichement mesuré, paraît gaspillé de manière irré­médiable.

 

La réflexion mélancolique de l'homme sur le temps qui passe n'est pas sans grandeur. L'animal vit chaque minute dans une calme hébétude. Ressentir la fuite du temps est le privilège d'un être qui a en lui l'éternel. Mais cette amertume qui semble une conséquence iné­vitable de la réflexion sur la fuite du temps, le chrétien n'a pas le droit de s'y complaire, pareille tristesse serait païenne et la foi nous l'interdit.

 

Car il s'est passé dans l'histoire humaine l'événe­ment capital : que le Dieu fait homme est entré lui-même dans le temps et en a changé toutes les perspecti­ves : « C'est une grande miséricorde, dit encore saint Augustin, que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit venu dans le temps, lui par qui ont été faits les temps. »

 

Et d'abord, en nous montrant au terme de sa vie ter­restre la résurrection et la gloire, le Christ nous a libérés du désespoir inspiré à l'homme par le cours du temps qui semblait mener inexorablement à la destruction totale. Sur le fleuve qui nous emporte, à voir s'enfuir les riva­ges, nous n'avons plus à être pris de vertige, puisque nous savons que cette course nous mène non pas au néant, mais au calme et à la paix de l'éternel.

 

De plus, le Christ Jésus, en vivant une existence hu­maine, a donné au temps une consistance et une valeur. C'est dans ces jours terrestres et par des occupations en apparence minimes qu'il a mérité sa glorification et le salut du monde. Que d'heures il a acceptées, appa­remment gâchées ! Les heures d'apostolat sans résul­tat visible et sans rendement comptable, les heures de tristesse et de lourd ennui, qui semblaient ne devoir jamais finir. Or, tout ce qu'il touche, Jésus le bénit et le transfigure. Et nous profitons de cette bénédiction.

 

Saint Paul, s'adressant à ses fidèles, leur recomman­dait de « racheter le temps », c'est-à-dire sans doute d'exploiter à fond l'occasion favorable. Et nous aurions pu avoir le sentiment que pendant des mois et des années toutes les occasions nous étaient refusées, que ces concours de circonstances qui permettent réussite et vic­toire ne nous étaient jamais offerts, que jamais nos billets n'étaient gagnants...

Tout cela est peut-être vrai au plan humain de la réussite et de l'échec. On peut gémir sur « un passé mort, un présent mourant, un ave­nir mort-né ».

 

Mais au plan des vraies réalités surnatu­relles et définitives, c'est à chaque instant que l'occasion nous est offerte.

 

Et pour reprendre les situations que nous avons évoquées, le malade du sana ou le pri­sonnier derrière les barbelés peut vivre des heures d'effi­cacité véritable et de plénitude : Il suffit qu'il les vive avec le Christ.

 

Un écrivain de notre temps notait dans ses Carnets intimes : « Ne point penser au temps qui passe, mais aux actions qui sont et demeurent à jamais. Vivre comme étant éternel, vivre comme n'ayant qu'un instant à vivre, c'est la même chose. »

 

Disons : « Ne point penser au temps qui passe, mais au Christ qui est et demeure à jamais, au Christ qui peut faire que nous demeurions à jamais. »

 

On a remarqué combien, dans le quatrième Évangile, le Maître affectionne ce mot « demeurer ». Mortel lui-même, parlant à des mortels, homme véritable donc éphémère parlant à des éphémères, Jésus insiste : « Demeurez en moi, demeurez en mon amour, nous viendrons et nous demeurerons... »

 

Quel rêve pour ces errants que nous sommes, pour ces nomades, forcés au nomadisme et qui, dans leurs gîtes inconfortables, cherchent la stabilité !

 

Ce rêve peut être réalisé. Nous pouvons demeurer. Mais la condition est que nous soyons dans le Christ; il faut que dans notre existence voyagère elle-même, il demeure en nous et que nous demeurions en lui.

 

« Pour ne pas passer avec le monde qui passe, passons en Dieu qui demeure. »

 

Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU

                   Gaston Salet S.J.  

                   Edition P. Lethielleux. Paris 1967

 

 

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