L’influence de Mgr Jean Baptiste Montini se fit sentir comme la semence jetée dans le sillon et qui germe au moment opportun : en l'occurrence, quand se consolida le mouvement des Docteurs de l'Université Catholique et quand, à partir de 1936, commencèrent les « Semaines de Camaldoli » où les dirigeants de la future Démocratie Chrétienne purent se préparer au grand saut dans la liberté. Montini n'avait qu'un mot à la bouche : la sociologie. Et, le 25 juillet, jour de la chute de Mussolini, on jetait à Camaldoli les bases d'une organisation sociale chrétienne. Le « Code de Camaldoli » était né.
Mais son action fut peut-être encore plus efficace dans le domaine de la formation morale et de la charité. Partisan enthousiaste de l'idée de saint Vincent de Paul, il favorisa, dans la lignée d'Ozanam, l'activité des « Conférences de Saint-Vincent ». Montini savait bien que, lorsque la spiritualité ou la piété ne sont pas mises dans le creuset de la charité et n'approchent ni n'assistent le frère le plus misérable, le plus pauvre, le plus souffrant et le plus sale, elles n'ont pas beaucoup de valeur devant Dieu et pourraient bien n'être qu'une forme élégante et recherchée d'égoïsme intellectuel et pharisaïque.
L'une des zones les plus désolées de la misère romaine, celle de la porte Metronia — aujourd'hui disparue grâce aux progrès de la construction dans le quartier Appio Metronio — vit Mgr Montini et ses étudiants remplir chaque semaine, en dépit d'un anticléricalisme aveugle et violent, un lourd programme d'assistance et trouver sur leur chemin l'exaspération de l'indigence la plus désolée.
Il plongea dans ces sordides bourgades romaines, parmi le sous-prolétariat local et les misérables des premières migrations internes qui affluaient inconsidérément aux portes de la Capitale, à la recherche désespérée d'un Eldorado italien. C'était une terre de mission et il en fut avec ses étudiants le premier évangélisateur, le premier apôtre.
On trouve dans la charité de Mgr Montini un aspect délicatement humain qu'il ne faut pas négliger, car il éclaire d'un rayon lumineux sa conception du sacerdoce. Sa charité et son assistance ne se limitaient pas, comme c'est trop souvent le cas, aux malheureux reconnus « bons chrétiens » qui vont à la messe et reçoivent les sacrements; elle n'excluait pas les athées, les irréguliers ou les transfuges du mariage et de la morale. Le simple fait qu'ils en avaient besoin, matériellement ou moralement, leur était un titre suffisant pour prétendre à sa bonté et à sa compréhension.
C'était même plutôt ceux-là qu'il recherchait, qu'il préférait. Il ne pensait pas le moins du monde que la charité et les secours pouvaient les ancrer dans le mal ou les stabiliser dans le péché et l'irrégularité morale. Il savait que la charité, quand elle est patiente, délicate, humaine, vient à bout tôt ou tard de la méfiance et de la malveillance et vainc tous les obstacles.
En 1933, alors qu'officiellement il n'appartenait plus à la F.U.C.I., ( Fédération Universitaire des Catholiques Italien) il réunit autour de lui des volontaires pris parmi ses anciens étudiants, désormais diplômés, et fonda avec eux un nouveau groupe, inspiré de saint Vincent, qui tint ses réunions à Sainte-Anne au Vatican et choisit comme zone de travail la bourgade Primavalle, alors tristement célèbre pour son état d'indigence et d'abandon sordide. Les très
méritantes sœurs polonaises y menaient déjà une œuvre précieuse et presque ignorée quand elles reçurent, autour de leur petite église et de leur jardin d'enfants, la collaboration solidaire des jeunes docteurs, guidés et animés par Mgr Montini.
Pendant cette période mémorable d'activité à la F.U.C.I., se forma « autour de lui, écrit le P. Bevilacqua, une véritable aristocratie de la foi et de la culture et sa parole ne se fit pas moins entendre avec le passage du temps et des événements. Sa voix qui savait employer le langage rigoureux de la vérité était aussi pleine de chaleur et capable de dialoguer avec tous ces drames de la profondeur, dans lesquels Dieu ne cesse d'offrir et où l'homme n'abandonne pas sa folle attitude de refus ».
Des générations entières de jeunes universitaires se rappellent encore sa silhouette, le charme qui en émanait et la suggestion idéale qu'il exerçait sur les foules juvéniles. « Son secret était qu'il parlait aux jeunes, affirme encore le P. Bevilacqua, avec sa foi nourrie au trésor de l'Évangile et de la liturgie et cette foi divine se manifesta toujours à travers l'homme tout entier... parce que don Baptiste aime l'esprit créateur de l'homme sous tous ses aspects : art, pensée, culture, technique, sciences. Il voyait tout avec les jeunes et les suivait dans la nouveauté de chaque journée avec une fraîcheur et une imagination intactes. »
Et Mgr Pignedoli confirme : « Le grand prestige dont il jouissait auprès des jeunes étudiants qui lui exposaient leurs problèmes spirituels et la totale confiance qu'inspirait sa façon de les résoudre, lui venaient de la vision complète et sûre qu'il avait du christianisme. Il le voyait dans sa valeur accomplie et indivisible et dans la formation intérieure de la conscience plutôt que dans ses conclusions extérieures. »
Un fait entre mille prouve cette fascination particulière de Montini sur les jeunes. L'un des congrès de la F.U.C.I. eut lieu à Trieste; chaque soir l'Assistant National parlait aux participants dans l'église Saint-Antoine. Mais l'auditoire augmentait continuellement si bien qu'au dernier jour l'église apparut invraisemblablement comble. Le tranchant oratoire de Mgr Montini était proverbial : concepts précis, vocabulaire concis et concret, une clarté qui abhorre les pompes rhétoriques, un langage épuré et moderne et surtout la limpidité d'une foi vécue et la réalité des choses pour lesquelles on a souffert.
Pour que cette réalité imprégnât toujours plus profondément l'âme des jeunes et devînt le suc et le sang de leur activité et de leur future présence chrétienne, Mgr Montini organisa ces « courtes retraites » spirituelles de la basilique Saint-Paul où il eut l'occasion de rencontrer le cardinal Schuster, alors abbé de Saint-Paul.
En cette période de la F.U.C.I., il se souvenait peut-être de ce bon curé oratorien de Saint-Jean de Brescia, débordé de travail, qui confiait au petit étudiant Montini la rédaction de ses prêches, les leçons de catéchisme aux plus petits et la révision des devoirs de l'étude dirigée. Comme s'il avait eu du temps de reste, il aidait les Oratoriens de l'Église Neuve de Rome à dépêcher dans leurs bureaux les dossiers d'assistance matérielle et dans leur confessionnal l'œuvre la plus précieuse de l'assistance spirituelle. Et tout cela sans pavoiser, dans une silencieuse humilité, selon sa conception toute personnelle du travail et du repos appliquée à chaque heure de sa vie « au nom du Seigneur »!
Cette admirable période d'activité prit fin le 12 mars 1933 quand une lettre de l'Assistant Central de l'Action Catholique, Mgr Pizzardo, communiqua que le saint-père Pie XI, en considération des charges croissantes de Mgr Montini à la Secrétairerie d'État, avait accepté sa démission du poste d'assistant ecclésiastique de la F.U.C.I., « mission acquittée avec amour et profond dévouement ».
C'était une réalité officiellement reconnue.
(A suivre, afin de mieux connaître notre Saint Père en exil.)
Extrait du livre Paul VI de G. Scantamburlo MAME 1964
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