« Un travail vaut ce qu'il coûte, » dit un proverbe. C'est une vérité qui est très applicable à nos bonnes œuvres en faveur des défunts. Celles qui nous imposent une gêne, une souffrance, la suppression d'un bien-être ont une efficacité toute particulière.
Notons du reste que les autres œuvres, comme la prière et l'aumône, ne revêtent qu'accidentellement un caractère pénitentiel et satisfactoire, tandis que la mortification est l'œuvre satisfactoire par essence. C'est ! La rançon des péchés commis.
La mortification, la pénitence, à un autre point de vue, doit nous tenir grandement à cœur, car, dans un certain degré, elle est indispensable au salut ; c'est l'oracle de la Sagesse : éternelle qui a prononcé que, « si nous ne faisons pénitence, nous périrons tous. »
Se mortifier à l'intention des âmes du purgatoire, c'est donc, d'un côté, assurer sa propre sanctification, et, de l'autre, procurer efficacement le soulagement des défunts. Du reste ce n'est pas d'aujourd'hui que la pratique de se mortifier, à l'intention des défunts, ou au moins à leur occasion, est établie, puisque nous lisons, au premier livre des Rois, dans la Bible, que les habitants de Jabès en Galaad, ayant appris la mort de Saül et de ses trois fils, se levèrent aussitôt, et marchant toute la nuit, prirent les corps, et les ayant ensevelis, jeûnèrent pendant sept jours.
Hélas ! Ce mot de mortification répugne tout particulièrement à la délicatesse de notre siècle. Il semble que ce soit un reste du moyen âge, destiné à disparaître pour faire place au progrès moderne. Les disciplines, les ciliées, sont aussi étrangers à la plupart des chrétiens de nos jours que les vieilles arquebuses de nos pères le sont à nos armées.
Le jeûne et l'abstinence eux-mêmes sont tombés en désuétude. On a fait tout ce que l'on a pu pour en atténuer les antiques rigueurs, et, malgré cela, devant les répugnances de ses enfants, l'Église, cette mère toujours indulgente, a dû, pour éviter un plus grand mal, donner dispense sur dispense. Le carême n'est plus guère qu'un mot vide de sens; l'abstinence du samedi est tombée à peu près dans tous les diocèses, et le peu qui reste d'obligatoire est méprisé par le plus grand nombre des chrétiens.
Ce n'est plus dans nos mœurs, » dit-on ; belle raison ! L'évangile ne change pas avec nos mœurs, ou plutôt nos caprices. Tant qu'il y aura des pécheurs en ce monde, il y aura pour eux obligation de faire pénitence en ce monde... ou en l'autre ; libre à chacun d'user des dispenses que la sainte Église s'est vue forcée d'accorder à notre lâcheté, mais la loi de la pénitence ne change pas, et si, en continuant de pécher, nous ne nous préoccupons pas de payer nos dettes, nous aurons un terrible compte à solder en Purgatoire.
Qui peut d'ailleurs prendre le risque, qu'en négligeant ainsi la pénitence, il ne tombera pas dans certaines fautes graves qui le mettront, non plus sur le chemin du Purgatoire, mais bel et bien sur celui qui mène à l'enfer ?
Que de saints tremblaient d'y tomber, et nous ne concevons aucune crainte ? Savons-nous d'ailleurs si nous ne serons pas un jour forcés de confesser notre foi au milieu des supplices ?
Les progrès de l'impiété rendent très possible de nouvelles persécutions. Eh bien, après avoir tant ménagé et flatté notre chair, aura-t-elle tout à coup un tel empire sur elle-même qu'elle sache endurer les mauvais traitements on même la mort ?
Nous avons les indulgences, dites-vous ; d'accord, mais vous oubliez que l'Église ne les accorde qu'aux vrais pénitents. Elle ne prétend pas encourager la tiédeur, mais venir ci aide à ceux qui font tout ce qu'ils peuvent.
Il faut donc en revenir à la pratique de la mortification si nous ne voulons pas laisser s'accumuler ces effroyables arriérés, et nous préparer un rigoureux Purgatoire. Après cela on objectera de nouveau sans doute, qu'ayant tant à payer pour nous-mêmes, il est imprudent de nous exhorter à payer encore pour les autres : il n'en est rien cependant.
Si nous avons la charité de payer les dettes de nos frères, nous pouvons espérer que nous inclinerons Dieu, notre grand créancier, à user de miséricorde à notre égard, et d'ailleurs nous garderons toujours le mérite de nos œuvres, car il est inaltérable, et cette part l'emporte infiniment sur l'autre.
Que les personnes faibles, de santé ou de courage, ne croient pas la mortification possible pour elles. Dieu regarde moins à l'acte en lui-même qu'à la générosité du cœur ; vous ne pouvez jeûner, porter le cilice, vous donner la discipline, imiter en un mot les exemples héroïques des saints ; consolez-vous, il vous reste bien des moyens de vous mortifier, sans affaiblir vos forces et sans détruire votre santé.
S'abstenir pour l'amour de Dieu, et en esprit de pénitence, de quelque distraction permise, mais où la charité ne nous oblige pas à prendre part ; se retrancher, dans les repas, quelque chose qui serait à notre goût, mais qui n'est pas nécessaire à notre santé, qui peut-être même lui est nuisible ; donner un peu moins de liberté à nos yeux, à notre langue, à nos oreilles ; ne pas chercher à tout savoir, à tout voir, à être au courant de mille futilités qui se disent chaque jour dans le monde ; souffrir sans se plaindre une chaleur accablante, un froid rigoureux, les intempéries des saisons,etc., voilà des mortifications qui ne sont certainement pas bien terribles et bien héroïques, mais la bonté de notre Dieu est si grande qu'il veut bien les accepter, en expiation de nos fautes, et en payement des fautes des défunts.
Qui donc serait assez lâche pour se refuser à ces légers sacrifices, que nous avons l'occasion de pratiquer chaque jour, là chaque heure du jour, pour ainsi dire ?
Faisons-les, et nous aurons efficacement travaillé au profit des défunts et au nôtre.
FÊTE DU JOUR: Saint Martin, évêque.
Martin n'était encore qu'un enfant lorsqu'il se fit inscrire, malgré la volonté de ses parents, parmi les catéchumènes pour recevoir le baptême ; aussi dès l'âge de quinze ans son père l'enrôla-t-il dans une légion romaine. Un jour d'hiver, Martin rencontra près d'Amiens, où il était cantonné, un pauvre mendiant presque nu et transi de froid : il n'avait point d'argent, mais il partagea en deux son manteau et en donna la moitié au pauvre pour se couvrir. La nuit suivante, le charitable soldat vit Notre-Seigneur revêtu de cette moitié de manteau et l'entendit dire aux anges : « C'est Martin, simple catéchumène, qui m'a donné ce vêtement. » Cette vision le décida à recevoir sans plus tarder le baptême, et bientôt après il quitta l'armée. Martin eut le bonheur de convertir sa mère ; puis, chassé de sa demeure par les Ariens, il se réfugia auprès de saint Hilaire, et fonda près de Poitiers le premier monastère que l'on vit en France. En 372, Martin fut élu évêque de Tours. Son peuple, quoique chrétien de nom, était encore idolâtre au fond du cœur. Sans violence, et avec le seul secours de ses moines, le saint évêque détruisit tous les temples et les bosquets païens, complétant et affermissant par ses prédications et ses miracles la conversion de son troupeau. Ses travaux lui ont justement mérité le nom d'apôtre de la Gaule.
Extrait de LECTURES MÉDITÉES (1933)
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