Qui n'a remarqué, dans ses afflictions et ses chagrins, qu'il éprouve une douleur beaucoup plus sensible lorsque sa conscience l'oblige à dire : « Je souffre cela par ma faute ? »
On se console d'un mal qu'on ne pouvait pas empêcher ; mais être condamné à une peine rigoureuse parce qu'on l'a bien voulu, et tandis qu'on pouvait, au lieu de cette peine, jouir d'un bonheur immense, c'est là un sujet des regrets les plus amers, d'une inexprimable tristesse. Tel est l'état des âmes du Purgatoire. Elles se représentent sans cesse combien il leur était facile d'éviter telle et telle faute, que la Justice divine leur fait si sévèrement expier, et elles demeurent inconsolables de les avoir commises. Plus ces fautes étaient légères, mieux elles comprennent la folie qu'elles ont faite en ne cherchant pas à les éviter. Cette vue, disent les saints, est pour elles comme un ver rongeur qui les déchire cruellement et ne leur laisse de repos ni jour ni nuit.
« Chacune de ces pauvres âmes, remarque un pieux auteur, se dit avec une poignante amertume : II ne tenait qu'à moi d'assurer ma félicité pendant que j'étais sur la terre : j'en avais tous les moyens ; je pouvais racheter toutes mes dettes par une légère pénitence, une aumône, un jour de jeûne, une injure soufferte avec patience, une visite faite à un malade, un pauvre soulagé, un affligé consolé, une petite mortification, suffisaient pour mon bonheur. Me voilà privée de ce bonheur pour longtemps, par ma négligence ! Où êtes-vous donc, ô mon Dieu, qu'êtes-vous devenu ? Plus je vous cherche, plus vous semblez vous éloigner de moi. Si au moins je ne vous étais pas désagréable, je ne souffrirais qu'à demi. Mais quand je me rappelle que vous refusez de m'admettre en votre présence à cause de mes fautes, c'est là le plus rigoureux de tous mes tourments.
Dans ces cuisants chagrins, dans ces regrets mortels, dans ces importuns souvenirs, les âmes des défunts deviennent elles-mêmes leurs propres bourreaux, et semblent être ingénieuses à augmenter leurs peines. Elles se reprochent d'avoir obligé Dieu à les éloigner de lui ; elles avouent qu'elles ne souffrent que ce qu'elles ont mérité. Elles n'ignorent pas qu'elles ont des droits incontestables au royaume des cieux, qu'elles sont les héritières du Père éternel, les cohéritières de son Fils, et elles se voient obligées de vivre dans un horrible cachot, éloignées de leur patrie et bannies de la présence du plus tendre de tous les pères. La charité et l'amour les élèvent vers le ciel, mais les chaînes de leurs péchés non suffisamment expiés les retiennent. Dieu, comme père, les appelle; mais comme juge, il les rejette. Quelle plus pénible situation que d'être attiré d'une main, et repoussé de l'autre ! Avoir toujours devant les yeux les délices du ciel, et ne pouvoir les posséder !
Être à la porte du Paradis, et ne pouvoir y entrer ! Ce ver rongeur est si déchirant que ceux qui en ressentent (les morsures frémissent à chaque coup qu'il leur porte, et ces coups sont perpétuels. Nous ne pouvons apprécier de telles souffrances, parce que notre ignorance du surnaturel est trop profonde ; mais les âmes du Purgatoire en ont une connaissance intellectuelle et expérimentale qui décuple leur douleur. Elles savent qu'elles sont destinées à jouir de Dieu, qu'elles en sont aimées, qu'elles l'aiment, et qu'un jour viendra où il se donnera totalement à elles, et qu'elles seront totalement à lui ; mais le délai de ce bonheur les torture sans cesse. Voyez si ces pauvres âmes ne sont pas parfaitement dignes de votre compassion !
Maintenant essaierons-nous d'établir une comparaison entre les maux de cette vie et les souffrances du Purgatoire ? Non sans doute, car il n'y a aucune ressemblance entre les uns et les autres. Un jour saint Augustin entendit de jeunes insensés, qui, dans leur étourderie, osaient s'écrier : « Peu importe le Purgatoire, pourvu qu'on n'aille pas en enfer !
Malheureux, leur dit-il, taisez-vous, et apprenez que, lors même que vous réuniriez ensemble tous les maux qui affligent l'humanité souffrante, tout ce que les pénitents de la primitive Église ont subi d'humiliations et de pénitences, tout ce que les solitaires de la Thébaïde ont exercé sur leurs corps de macérations et d'austérités ; tout ce que les bourreaux ont fait souffrir de supplices aux plus scélérats, tout ce que les tyrans ont inventé de tourments pour assouvir leur rage et leur fureur sur les membres des martyrs, enfin tout ce que l'esprit humain a pu imaginer de tortures pour désoler et pousser à bout la patience humaine, rien de tout cela ne peut entrer en comparaison avec les épreuves du Purgatoire. »
Aussi, quelles ne sont pas les lamentations de ces pauvres âmes ! Tourmentées par de si rudes supplices, en proie à de si cuisantes douleurs, elle se tournent sans cesse vers (l’Église militante, et nous conjurent de les secourir avec des accents qui seraient capables de toucher les cœurs les plus durs.) « O frères, ô amis, s'écrient-elles, quoi ! Depuis si longtemps nous vous attendons, et vous ne venez pas ! Nous vous appelons, et vous ne répondez, pas ! Nous endurons d'atroces souffrances, et vous n'avez point de compassion ! Nous gémissons, et vous ne nous consolez pas ! Partout le silence et l'oubli: L'oubli sur notre nom, sur notre tombeau, sur notre vie, sur notre mort ! Personne n'est là pour prier, pour nous garder un dernier souvenir ! » Qui que vous soyez, ces voix lamentables ne vous sont pas inconnues : Ce sont celles de plusieurs âmes qui vous étaient unies par les liens les plus étroits. Oh ! Ne fermez pas l'oreille à leurs plaintes, mais empressez-vous de les secourir.
Si cette nuit, disait un vénérable religieux, le P. Engelvin, nous étions réveillés brusquement par ce cri toujours terrible : « Au feu ! Au feu ! » Nous nous empresserions de quitter notre lit et de porter secours aux malheureux incendiés. Le Purgatoire ne peut-il pas être comparé à une maison dévorée par les flammes ? »
Lorsqu'il nous arrivera à l'avenir d'oublier le Purgatoire, soit quant à ses malheureux habitants, soit quant à nous-mêmes, rappelons-nous les paroles si simples et si fortes en même temps d'une âme souffrante : « Oh ! Que ceux qui sont encore sur la terre savent peu ce qu'ils auront à expier pour la vie qu'ils mènent ! »
Mais combien de temps doivent durer ces épreuves si terribles ? Sera-ce des mois ? Des années entières ? Plusieurs siècles même ? Sera-ce jusqu'au jour du jugement dernier ? Qui pourrait y penser sans frémir ? Et qui ne se préoccuperait de se préserver lui-même, par tous les moyens en son pouvoir, de connaître une si redoutable expiation !
FÊTE DU JOUR: Saint Willibrord, archevêque.
Saint Willibrord, apôtre du V siècle, aborda un jour dans une île où il était défendu de tuer aucun animal et de parler en puisant de l'eau aux sources. Il y baptisa quelques jeunes Danois qu'il avait instruits pendant la traversée, et tua tous les animaux nécessaires à sa nourriture. Le roi païen de cette île entra dans une grande colère, fit mourir un des compagnons de saint Willibrord et le menaça lui-même de mort pour avoir insulté ses dieux.
Le saint lui répondit sans s'émouvoir : « II n'y a qu'un seul Dieu qui a fait le ciel et la terre et qui donne la vie éternelle à ceux qui l'adorent. Je vous ordonne de quitter vos dieux pour lui, et si vous refusez, vous périrez, et vos dieux avec vous. » Le roi se calma et lui dit : « Je vois bien que mes menaces sont sans effet sur vous, et que vos paroles sont aussi fières que vos actes. » Il ne se convertit pas, mais renvoya Willibrord à Pépin avec une escorte d'honneur. Le saint dut se contenter de suivre les armées de Pépin, et de travailler à la conversion des tribus qu'elles soumettaient. Cédant aux pressantes sollicitations de Pépin, le saint se rendit à Rome, où le pape le consacra archevêque d'Utrecht. Le nouveau pontife, d'un aspect noble et majestueux, d'un caractère franc et aimable, était sage dans ses conseils, agréable dans ses discours, courageux et inflexible lorsqu'il s'agissait du service de Dieu. Des multitudes d'idolâtres se convertirent à la parole de saint Willibrord. Dieu lui accorda, avec les succès de son apostolat, le don des miracles et la connaissance de l'avenir. Le saint Archevêque occupa le siège d'Utrecht pendant plus de cinquante ans.
Extrait de LECTURES MÉDITÉES (1933)
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