Le progrès intérieur ne prouve pas toujours un niveau moral très élevé; c'est le point de départ qui en décide. Dans l'absolu, le degré éminent de la valeur spirituelle revendique le nom de sagesse.
On appelle un sage celui qui juge de haut et prévoit de loin, qui résorbe les incidents de la vie dans une intention large, qui laisse tomber l'insignifiant en faveur de l'essentiel, qui ne s'agite ni ne se trouble en face des tâches et des obstacles, qui sait envelopper dans une calme activité un grand nombre de cas et d'objets vus d'un seul regard et embrassés d'une simple acceptation paisible.
La sagesse est apparentée au grand art; elle l'égale en ampleur, en profondeur et en simplicité. Elle applique en matière de vie la définition de Michel-Ange : « Le beau est la purgation de toute superfluité. » A coup sûr, pour elle, cette règle négative d'apparence est un programme de magnanimité. Une grandeur d'âme quotidienne, sans jactance, est ce qui écarte le superflu et amène la plénitude.
La vie du sage est une vie en profondeur avec de fortes assises. C'est dire qu'elle ne s'improvise pas. La vertu est le résultat de nos actes, en attendant qu'elle les dirige, et la clarté qui la baigne est l'effet concentré de longs recueillements.
Le sage est sans haine et sans aigreur pour personne ; il est bon et miséricordieux avec tous, sans égoïsme, sans amour-propre, égal au plaisir et à la peine, joyeux sans éclat, maître de soi et facile aux désirs d'autrui, l'esprit fixé sans contention sur la règle souveraine de ses jugements et de ses actes, qui est l'Esprit divin.
Le regard de Dieu enveloppe tout; la volonté de Dieu est la loi des êtres : les rencontrer et les suivre est la sagesse même. Qu'appellerait-on sagesse mieux que cette participation révérencieuse au règne éternel?
Dans les épreuves qui ne peuvent manquer de survenir, le sage brille d'un éclat nouveau; il est plus beau de tout ce qui marque la supériorité de son regard et le haut domaine où siège son amour.
Car c'est l'amour qui est ici le grand mot. Il ne faut pas croire ceux qui dépeignent une sagesse froide et impassible, contente de soi et fixée dans un superbe dédain. Une telle sagesse est un renversement qui mériterait plutôt le nom d'orgueil exécrable. On l'a reprochée aux Stoïciens, et ce ne fut pas toujours avec justice; mais il est sûr que le grief, là où il est fondé, est infiniment grave, car il fausse la destinée autant qu'il violente l'âme et désoriente la vie.
L'option qui nous est proposée en ce monde et qui décide de notre sagesse ou de notre folie est une option d'amour : ou tout aimer en liaison avec son divin Principe, dans l'ordre, dans l'ascension unifiante au long de la pyramide idéale, dans le sens de l'éternité et de la joie; ou bien aimer dans la dissociation, le désordre, l'émiettement par en bas, dans le sens de la matière, de la confusion et de la mort.
Le sage est celui qui choisit bien.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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