La vérité est l'évidence du sage; l'erreur est l'évidence du passionné. Ce temps de passion a des erreurs si obsédantes, qu'il s'en fait gloire et jeu au moment où elles le perdent. On croit voir ces prisonniers, de Don Quichotte, qui sautent à la corde avec leur chaîne.
D'où viennent ces illusions? D'un sentiment qu'elles sont destinées à nourrir. Chez l'homme moderne règne une exaltation du moi humain, un orgueil radical, une indiscipline de fond qui est la cause secrète de l'égarement tout à l'heure dénoncé. Une horreur satanique de ce qui le diminue, fût-ce au regard de l'infini et de l'éternel, a rejeté l'homme loin de ces valeurs d'où tout prend sa règle. On ne les reconnaît plus, parce qu'elles limitent nos prétentions et paraissent entraver nos actes. On veut le champ libre devant soi. On veut s'approuver, s'admirer, non pas toujours personnellement, mais plus orgueilleusement encore, s'il se peut, par le détour de l'espèce. « Voyez comme nous sommes grands! »
De là au « Non Serviam! » et à l'évidence de son droit; de là à l'affolement des prétentions et à la certitude de leur bien-fondé, il n'y a pas un abîme. On détourne les yeux de ce qui nous rappelle notre néant : le mystère, la mort, l'éternité, l'idéal de perfection morale et, plus que de tout, de la Divinité qui nous voit, parce que ce regard d'en haut nous mesure et nous juge. Après quoi il paraît clair que les lois de la vie nous appartiennent, que nous pouvons en disposer comme nous tentons de disposer de la nature.
C'est clair en effet, une fois convenu que nous sommes, nous, myrmidons, insectes pensants nés dans une moisissure de la planète, le sommet de l'Etre et son seul Seigneur.
Mais c'est cette prétention qui est folle. Les puissants esprits de meeting et de cabaret s'en gaudissent. On tente, ici et là, d'établir sur ce fondement de « nouvelles civilisations ».
Que Dieu protège les égarés ! On leur souhaite de réussir à se retrouver eux-mêmes, à leur place, sous le grand dôme et sous le ciel vivant dont la contemplation soumise fait notre grandeur.
L'homme, seul, est un arbre qui pousse à bois, buissonne, pourrit et ne porte ni fleur ni graine. La sève féconde vient de plus haut.
L'humanité, saoule de ses évidences terriennes, devra en revenir. Le chrétien s'en défend; il a pour évidences, lui, celles qu'on a prêtées à Jeanne d'Arc quand on a dit, pour exprimer ses doubles certitudes accordées: Elle marchait dans le ciel sur la terre.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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