Le mot terrible de Pascal prête à des réflexions un peu lugubres et il en appelle aussi des consolantes, auxquelles l'auteur ne contredirait pas. On meurt seul ; car la coupure est totale, entre celui qui part, abandonnant, disais-je, même son nom, et ceux qui demeurent liés à une existence aussi avare et exigeante qu'elle est éphémère.
Entre l'oiseau envolé et la cage, il y a le chaos de la parabole, « immense » et « affermi ». Le mort tombe hors du temps, dans un néant de durée temporelle qui est une sorte d'éloignement infini, autrement absolu que l'éloignement d'Adam ou de la nébuleuse primitive, si on ne les mesurait qu'à leurs traces dans la mémoire ou dans nos fantasmes. Dans ce lointain, qui peut joindre ou qui peut seconder le tragique partant? Les survivants sont au bord du gouffre; ils tendent les bras, et ils n'étreignent plus rien.
Pourtant! Dieu n'est-il pas là? Pascal décrit la mort sans Dieu ou contre Dieu, et il a bien raison d'y voir un total naufrage, ou bien un seul à seul effrayant. Mais quand on est en Dieu et ami de Dieu, le naufrage n'est plus que le saut un peu vertigineux du bateau sur la grève. Il n'y a plus de « chaos », car Dieu remplit tout. Il n'y a pas de durée vide, car Dieu supplée au temps avec son être éternel. Il n'y a pas de solitude, d'abandon ou de coupure, car tout ce qui est en Dieu tient ensemble, comme un seul être épanoui, comme une famille heureuse avec tous ses biens.
Tout l'univers est au mort mieux qu'il n'était au vivant, qui pourtant était associé déjà, au nom de l'amour, à la possession souveraine appelée providence. A plus forte raison le défunt est-il associé aux personnes, vivantes ou mortes comme lui, qui forment en Dieu la communion des saints. Vaste communion, n'excluant que les maudits, appelant les pécheurs et les méchants mêmes, confiés aux bras de l'espérance.
Le témoignage de cette présence universelle autour du mourant ce sont les rites de l'Église, figuration et intervention active de l'amour qui nous joint, de l'organisation spirituelle qui nous porte. Là, nos proches, réalité très chère, sont aussi un symbole; ils représentent le groupe entier; ils sont l'Église intime, au sein de l'Église universelle et éternelle.
En partant, nous ne les quitterons pas. Comment se quitter, où fuir, quand on est en ce qui contient tout? Ne peut-on pas dire au contraire, songeant à tout ce qui nous sépare, nous, esprits incarnés, que « la mort est le seul moyen que possède l'esprit de réaliser la perfection de la présence par la perfection de l'absence. » (Louis Lavelle.)
La mort ne cesse d'être une épouvantable solitude que si elle est peuplée de Dieu; mais avec Dieu, elle est remplie de toute la gloire des êtres, de toute leur intimité, de toute leur hiérarchie établie en harmonie avec leur valeur propre et avec le vœu de nos cœurs.
Méditons ces vers de Jocelyn, qui expriment nos premiers et plus chers espoirs. «Renaître sans se voir et sans se reconnaître, Ce serait mourir de nouveau, Seigneur, et non renaître.»
Pour l'espoir élargi du chrétien, du vivant et de l'esprit sans frontières, il y a que tout est en Dieu, que tout est au Christ, que tout fait corps en l'Église que le temps, comme une mer, ballotte et que l'éternité reçoit comme un port tranquille.
De l'Église voyageuse, vaisseau porte-avion, nous partons l'un après l'autre, sur la croix qui nous a tendu ses ailes, pour le commun atterrissage du ciel.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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