Il est d'autant plus nécessaire de se remémorer les lois de la vie que notre temps paraît les ignorer tragiquement ou en faire litière. Notre temps est un égaré, un perdu…
Le premier besoin de l'homme moderne, après un seul moment de méditation profonde, serait de se crier lui-même de très loin. Quelle distance, entre la vraie vie et ce que nous avons fait d'elle! Ceux que nous appelons sauvages paraissent mériter ce nom nullement parce qu'ils ignorent nos sciences ou nos arts, mais parce qu'ils vivent plus que nous en accord avec la nature.
Tout l'effort de la civilisation actuelle consiste à développer la vie humaine par le dehors : outillage, décor, confort, instruments de plaisir; la vie même, qui est une activité intérieure, s'oublie. Autant dire qu'on s'empresse à l'entassement des laissés pour compte, à la fabrication des déchets, et le produit : l'homme, demeure en souffrance.
Notre culte de la jouissance et de la sensation quotidienne, du bien-être, du bruit, de la nouveauté, de la vitesse, est devenu un culte de Moloch; l'humanité y périt et se passionne pour sa perte.
L'inconscience est devenue endémique. Se demander ce qu'il y a au fond de son cœur, on n'en a pas le temps. La réflexion solitaire, le silence, la pensée désintéressée n'ont plus de fidèles. On produit; mais à quoi sert le travail s'il ne nous fait pas vivre? Tous nos travaux ne nous seront d'aucun prix, s'ils n'alimentent en nous la vraie vie, celle qui demeure et dès maintenant nous éternise.
Il y a la science, l'admirable science, et la littérature essoufflée, et nos arts. Comme on aimerait les louer! Dans la mesure où eux-mêmes ne sont pas contaminés, on les loue. Mais peut-on s'empêcher de dire que ce qui importe avant tout à la vie humaine, ce n'est ni la science, ni la littérature, ni l'art, mais le sentiment de notre place en ce monde et du sens vrai de la vie?
En cela, l'homme du désert nous est très supérieur, et devant sa calme dignité l'agitation prétentieuse du « civilisé » est bien petite.
« La civilisation tend à pourrir les hommes comme les grandes villes à vicier l'air », écrit Amiel. Il faudra que cela change. Le cours des faits nous y contraindra avant longtemps. Nous serons ce torrent dont parlait Léonard de Vinci, qui charrie lui-même les pierres et la terre qui l'obligent à changer son cours.
En attendant, l'effroyable « divertissement » moderne doit être combattu par chacun en soi. C'est le moyen à notre portée pour que l'humanité en revienne. C'est, en tout cas, notre devoir envers nous-mêmes qui formons à nous seuls une humanité.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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