Servir Dieu, c'est employer notre existence à faire ce qui lui plaît ; et il y a pour nous une obligation de le servir ainsi. Cette obligation résulte de ce que nous lui appartenons en toute propriété. Lui seul nous a créés, a façonné nos membres, a formé notre corps ; lui seul a animé ce corps en lui unissant une âme douée des facultés de connaître, de vouloir et d'aimer. Lui seul par conséquent est notre maître, nous sommes son bien, sa chose, son ouvrage, et nous ne nous appartenons point à nous-mêmes.
Or, si le fonds de notre être est à Dieu, tous nos actes doivent également être à lui, pour cette double raison que les revenus d'un fond appartiennent à celui qui en est propriétaire, et que Dieu, en nous créant, n'a pu nous créer pour une autre fin que pour le servir, puisqu'il n'est point d'autre fin digne de lui.
Donc nous rechercher nous même ou rechercher la créature en quoi que ce soit, c'est commettre un larcin sur le domaine essentiel de Dieu. Rigoureusement, nous ne devons vivre, agir, parler, penser que pour Dieu ; n'user de nos pieds que pour aller où il veut, de nos mains que pour faire ce qu'il veut, de notre langue que pour dire ce qu'il veut, de nos yeux que pour regarder ce qu'il veut, de notre esprit que pour penser à ce qu'il veut, de notre cœur que pour aimer ce qu'il veut, de notre santé, de nos forces, de notre temps que pour les employer à ce qu'il veut ; car tout cela est à lui et ne doit servir qu'à ce qui lui plaît.
Donc, que je sois dans une condition ou dans une autre, dans la souffrance ou la jouissance, dans l'aisance ou la pauvreté, je n'ai pas le droit d'y trouver rien à redire. Dieu est le maître ; il peut faire de son bien ce qui lui convient et je dois toujours le trouver bon.
Est-ce que cette vérité me confond ! Hélas, je pense à moi plus qu'à Dieu, je travaille pour moi plus que pour Dieu, je m'aime plus que Dieu. J'oublie qu'il est ma fin, que je ne dois vivre que pour lui ; et, comme si j'étais moi-même ma propre fin, je rapporte tout à moi, à mes aises, à mes goûts, à mes volontés. En me détournant ainsi de ma fin, je compromets mon salut, mon éternité. Il est urgent pour moi de changer ma manière de vivre.
Comment Dieu veut-il que nous le servions ? Dieu veut que nous nous donnions à lui tout entiers, à lui seul, à lui toujours, à lui par estime et par amour.
— 1° A lui tout entiers : car, puisque nous tenons tout de lui, et l'âme et le corps, et nos facultés avec leurs actes, et notre existence avec tous les moments dont elle se compose, nous devons tout lui donner ; et, en lui donnant tout, nous ne faisons que lui rendre son bien : lui donner un rien de moins ne saurait le contenter.
— 2° A lui seul : car nul autre n'ayant contribué à notre être, doit se dire chacun de nous, sinon comme instrument de ses volontés, je dois le servir lui seul, c'est-à-dire avoir une intention constante et invariable, droite et pure, de plaire à lui seul, sans égard à personne ni à moi-même. Donner à un autre la moindre partie de mon cœur ou de mon temps, ce serait la faute du serviteur qui, ayant sous la main les biens de son maître et la dispensation de ses revenus, en retiendrait une partie pour son propre usage ou pour celui de ses amis ; car les actes de mon corps ou de mon âme ne sont que comme les produits de ma substance qui est toute à Dieu.
— 3° A lui toujours : car tous mes moments lui appartiennent essentiellement ; s'il cessait un seul instant de me soutenir, je tomberais dans le néant ; s'il cessait de concourir avec moi pour l'action, la parole ou la pensée, je ne pourrais ni me mouvoir, ni parler ni agir. Donc, tous les jours et à tous les instants du jour et de la nuit, je dois être à vous, ô mon Dieu, toujours appliquée à vous plaire; et dérober un seul moment pour moi ou pour la créature, ce serait léser vos droits, ce serait usurper ce qui vous appartient.
— 4° Je dois être à Dieu par estime et par amour, c'est-à-dire que, quand même je n'attendrais rien de Dieu, je devrai s encore être toute à lui, parce qu'il m'a créée et me conserve par un amour tout gratuit, non seulement sans intérêt, mais souvent même contre les intérêts de sa gloire que j'offense. Je dois donc m'oublier moi-même pour ne chercher en tout que Dieu seul, et ne rien faire que pour son amour. C'est là la première leçon du catéchisme, contenue dans ces paroles : Dieu nous a créés pour le connaître, l'aimer et le servir : telle est la pierre ferme sur laquelle doit s'élever l'édifice de toute religion et de toute perfection ; et ce fut dans ces pensées qu'Abraham trouva le courage de quitter son pays, de sacrifier Isaac, de mener une vie parfaite, et que Job trouva la patience et la résignation parmi les plus grandes calamités. C'est à nous à en tirer le même profit. Malheur à nous, si nous ne le faisons pas !
Oui, mon Dieu, j'en prends mon parti ; je me détermine franchement, généreusement, entièrement à vous servir : je ne veux que cela au monde et je le veux de toutes mes forces, sans vue intéressée, sans respect humain. Je vous laisse mon cœur et le livre tout à votre amour, je le dévoue à vos desseins, je l'abandonne à votre conduite : j'éviterai avec soin les moindres fautes ; et je ferai tout le bien possible avec toute la perfection dont je suis capable, c'est-à-dire promptement et sans délai, pleinement et sans aucun mélange de ma volonté, purement et sans autre vue que celle de vous plaire, constamment et sans me lasser ni m'ennuyer, ni cesser que je n'aie fini ce que vous voulez de moi.
Que ne fait pas Dieu pour une âme qui se donne ainsi pleinement a lui !
Il établit sa demeure en elle ; il l'inonde de sa grâce et de ses consolations. C'est une paix qui surpasse tout sentiment et qu'accompagne une joie délicieuse ; c'est comme une fête continuelle, c'est un avant-goût du paradis.
Oh ! Si vous saviez comme on est donc heureuse quand on aime et que l'on sert Dieu de tout son cœur et qu'on est malheureuse au contraire, quand on résiste à ses avances et qu'on met des réserves à son service ! On souffre beaucoup, on souffre sans mérite ; et cet enfer anticipé n'est souvent qu'un prélude de l'autre qui durera éternellement.
O mon Dieu, qu'il fait donc bon vous servir ! Encourageons-nous par ces considérations à tout faire pour Dieu, et à tout faire le mieux possible.
Passons en revue tout ce que nous avons à faire aujourd'hui, et proposons-nous fortement de le faire pour Dieu seul et avec toute la perfection que nous pourrons. Ainsi soit-il.
Sainte Thècle, vierge et martyre.
Elle est une des plus anciennes et des plus illustres saintes nommées au martyrologe de l'Église. Avant même sa conversion au christianisme, Thècle jouissait d'une grande réputation littéraire qui fut toutefois dépassée par sa science dans les choses de Dieu.
Thècle avait été fiancée à un jeune homme riche, noble et généreux, mais en entendant les paroles enflammées de l'apôtre saint Paul, elle renonça aux noces de la terre, et demeura insensible aux sollicitations de ses parents. Dès qu'elle en trouva l'occasion, elle s'enfuit même de leur demeure, pour mettre en sûreté le trésor de sa vertu.
La colère de ses parents ne connut plus de bornes, ils la dénoncèrent à l'empereur qui épuisa contre elle tout son pouvoir et toutes ses rigueurs. La vierge de Jésus-Christ demeura invincible. On la condamna à être brûlée vive, mais s'armant du signe de la croix, elle s'élança d'elle-même dans le bûcher qu'une pluie miraculeuse éteignit aussitôt.
Traînée à Antioche, Thècle y fut exposée dans l'amphithéâtre à la fureur de lions affamés et de taureaux furieux qui ne lui firent aucun mal ; jetée dans une fosse remplie de serpents, elle en sortit saine et sauve. Thècle, laissée libre, revint dans sa patrie et se retira dans la solitude des montagnes.
Extrait de : LECTURES MÉDITÉS (1933)
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