Mon âme est un vaisseau en partance pour l'infini. Mon corps le met à l'ancre dans les ports momentanés de ce monde; mais il flotte, et un balancement léger l'avertit qu'on l'attend ailleurs.
Balancement? Oui. J'entends les rythmes de la matière, ces va-et-vient d'énergie à la fois créateurs et destructeurs, facteurs de vie, agents de mort, sans qu'on puisse distinguer le gain de la perte. La mort, c'est quand le mouvement intérieur rejoint le flux du dehors et va s'y confondre. Le monde, alors, existe toujours; mais nous n'existons plus.
Ce mouvement du dedans, cette fin dans le dehors générateur et mortel sont décrétés par notre naissance même, qui est un arrangement provisoire, à la manière d'une nébuleuse spirale ou d'un tourbillon. On meurt tout le temps. Vivre en attendant ceci ou cela, même si l'échéance est prochaine, c'est vivre en consentant à mourir. Et les choses aussi meurent, et nous mourons à elles, qui de toutes parts nous quittent et s'écoulent sur les pentes du temps.
Un jour vient où l'impression de ces choses s'accentuant, l'attraction hallucinante des objets ayant perdu de sa force, la vie paraît rentrer en elle-même et comme se télescoper.
Les fins touchent aux commencements. Les relations d'intervalle demeurent pareilles ; mais la valeur absolue du temps décroît et se réduit à rien. Il n'y a plus que des fins de journées, des fins de semaines, des fins d'années, des fins de vie. Des choses commencent : on sent que c'est pour finir. Toutes s'efforcent vers la durée : aucune ne dure.
On le sent; mais c'était vrai avant qu'on ne le sentît. Être, à tout âge, c'est déjà avoir changé, et vivre, dans l'acte même de vivre, c'est déjà une façon de mourir. Nous ne vivons donc jamais. Ce sont les morts qui vivent, ne devant plus mourir.
Oh ! L'astuce du temps, qui a l'air de se répéter, nous montrant le même après le déclin du même, ramenant le jour après la nuit, le beau temps après la pluie, le printemps après l'hiver, feignant ainsi de nous rendre, à mesure, ce qu'il nous prend! Au vrai, il prend toujours; jamais il ne rend. Il n'y a pas deux êtres semblables, deux événements pareils, deux retours véritables. Rien n'arrive qu'une fois, et le temps emporte sans espérance tout ce qui est une fois arrivé.
On a des raisons de penser que le diamant brûle dans l'air, à la température normale, avec une extrême lenteur : un milliard de siècles par milligramme, peut-être. Notre corps brûle plus vite, c'est toute la différence, La rouille du fer est entre les deux, et c'est elle que le Sauveur a prise comme exemple de notre caducité. A chaque instant nous nous transformons en eau et en gaz carbonique. C'est peu réjouissant! Celui qui en aurait le sentiment net pourrait-il seulement vivre? On voit un homme tombant d'un aéroplane, sans parachute, gratifié seulement, par faveur spéciale, d'une faible accélération, et autorisé à badiner sur la route.
O inconscients et infortunés mortels!
Heureusement, on peut envisager la vie et la mort sous un tout autre angle. Elles sont ceci, et elles sont encore cela. Pascal a raison d'appeler la mort « un incident »; on ne la voit pourtant ainsi qu'après avoir compris qu'on meurt tout le temps, et qu'on n'échappe à cette perpétuelle destruction qu'en menant tout le temps une vie immortelle.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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