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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 00:14

« Fais-moi connaître, Yahweh, quel est le terme de ma vie, quelle est la mesure de mes jours, que je sache combien je suis périssable. Tu as donné à mes jours la largeur de la main; ma vie est comme un rien devant toi. » (Ps. 38.)

 

« Nous voyons nos années s'évanouir comme un son léger; nos jours s'élèvent à soixante-dix ans, et dans leur pleine mesure à quatre-vingts ans, et leur splendeur n'est que peine et misère; car ils passent vite et nous nous envolons. » (Ps. 89.)

 

Nous avons besoin, en vérité, de méditer ces pensées, qui emportent avec soi de si vastes con­séquences. Un savant d'hier, Jules Soury, avait pris l'habitude de se dire : « Premièrement, je mourrai; deuxièmement, chaque jour qui finit je ne le verrai plus. » Bonne précaution, contre l'oubli que l'hallucination de la vie inflige à presque  tous,  au  détriment  de  la  haute  vie morale.

 

Ce curé du Briançonnais qui était bien inspiré, faisait dire au cadran solaire de son église, à l'adresse des villageois et des passants : « Il est plus tard que vous ne croyez. » L'avertisse­ment est grave. L'heure  (le temps) enveloppe notre vie et en coulant elle l'emporte. Sans hâte, sans bruit, avec toute permission pour nous de l'ignorer, elle nous enlève ce à quoi nous tenons tant et qui plus jamais, pour nous, ne fera retour.

 

En nous tous, il y a une voix secrète qui nous dit immortels et il est urgent de l'entendre. Mais les voix qui nous disent mortels, c'est-à-dire livrés, quant au corps et à tout ce qui dépend du corps, au temps inexorable, sont aussi des voix amies; car on n'accède à l'éternité, actuelle ou future, qu'à travers le temps, et de le savoir fuyant, de le savoir destructeur de tout ce qu'il charrie et nous offre enveloppé de prestiges, c'est une pressante invitation en faveur de l'es­sentiel.

 

On nous expulse de la durée; on nous expro­prie peu à peu de nos possessions et de notre être. De gîte en gîte, éternel passant, je me dirige vers la chambre banale, la chambre tragique d'où je ne sortirai plus.

 

Avant d'être jeté hors de chez moi « les pieds devant »,  je serai, l’esprit devant, jeté hors de moi-même. La conscience de moi-même cessera; puis moi-même je cesserai, vivant à qui un peu de matière fut prêtée pour nourrir une âme.

 

La mort, qui m'arrache ainsi tout, efface même mon nom. Qu'on le prononce au passé! Au pré­sent, il ne répond plus à rien; il ne désigne qu'une ombre. « Un tel », est-ce moi? Non, quelque chose de moi; moi si l'on veut, mais moi sans être moi : mon âme, tremblante et pâle, avec tout le poids de ce qui se passa dans la chair.

 

Oh! Que ces pensées ont parfois de puissance, quand elles passent, tel un couteau affilé, à tra­vers nos fragiles cœurs! Il y a des nuits où la mort tout à coup me réveille. « Est-ce l'heure? » — « Non. » Mais je sais que ce non est provi­soire, et la mort même ne veut pas que je m'y trompe; son air grave m'avertit, à moins que son ricanement ne me glace.

 

Nous devrons corriger fermement le pessi­misme qui pourrait s'attacher à de telles évo­cations. La mort, au fond, n'est pas triste. Mais la mort est; la mort est chose grave, et en atten­dant d'autres leçons, il faut retenir celle-ci, que nous fournit le proverbe : « Il n'y a si long jour qui ne vienne à la nuit. »

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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