Quel traître il nous paraît quand, sournoisement, sans avertir notre pensée, encore moins notre sensibilité, il nous enlève l'un après l'autre tous nos objets, tout ce en quoi nous avions placé notre raison de vivre!
Il n'a même pas besoin pour cela de collaborer avec la mort. Luimême est une mort. Lui-même disperse en avançant, comme une proue de navire. Qu'il y en a de ces êtres, de ces événements, de ces richesses de vie dont nous pensions que les perdre était rouler dans les ombres, et qui gisent non pas même dans le passé éteint, mais dans notre passé à nous, une même nuit d'oubli les confondant déjà avec les morts. A plus forte raison la Faucheuse, et son voisinage même, sont-ils fertiles en destructions.
Louis XIV mourant se laissa aller à dire : « Quand j'étais roi » : sa royauté ne lui appartenait plus, et il était là encore pour quelques instants à la regarder sombrer dans l'abîme.
Le temps trahit, apparemment, d'une autre façon. Ce qu'il emporte ne nous manque pas toujours autant que ne nous déçoit l'avortement de ses promesses. « La jeunesse prophétise, a-t-on dit, par son existence même, étant ce qui sera. »
Oui, mais ses prophéties sont obscures et souvent démenties, comme celles de la Sibylle, et il en est de la jeunesse des choses et des événements comme de celle des hommes.
Quant au présent, il ne serait sûr que si le temps s'arrêtait quand nous l'en prions. Or il n'était pas besoin de Lamartine pour nous suggérer cette plainte: «Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges jeter l'ancre un seul jour?»
Mais il y a de toutes ces trahisons prétendues un remède sûr, c'est de ne nous attacher d'un lien ferme qu'à ce qui échappe à l'action du temps. La vérité, l'amour, l'art, la sagesse, la mysticité peuvent bien être troublés dans leurs incarnations passagères ou dans leurs objets mortels; en eux-mêmes ils sont hors d'atteinte, et le temps les confirme sous le nom de fidélité.
Quelle sagesse, que d'accepter les pertes, les éloignements, les morts au nom de cela même qui nous avait attachés à ce qui passe, parce que dans ce qui passe, nous avions envisagé surtout l'immortel !
Et quelle sagesse que d'anticiper sur son propre désabusement, sachant qu'on ne peut pas obtenir ici-bas ce qu'on désire, à moins qu'on ne désire à tout prix que ce qui arrive toujours, parce qu'il est éternel.
L'homme clairvoyant ne peut éviter le désespoir que par la foi en des réalités permanentes; mais du moins a-t-il la consolation et la noblesse de ne point placer l'éternité où elle n'est pas. Qu'il sache la chercher où elle est, et à toutes les trahisons de la durée il a trouvé le remède.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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