LA SAINTE VIERGE SUR LE CALVAIRE…
O mon cher fils, ô mon cher fils, plût à Dieu qu'il me fût permis de mourir pour vous ! (L. des Rois, chap. 18.)
Aux approches de la Passion de Jésus-Christ, les yeux de Marie étaient toujours pleins de larmes, en pensant au Fils bien-aimé qu'elle était sur le point de perdre en ce monde ; une sueur froide coulait sur tous ses membres, par la crainte qu'elle avait de ce prochain spectacle de douleur. Ce jour étant enfin arrivé, Jésus prit congé de sa mère, pour aller à la mort. Les disciples de Jésus-Christ se rendaient tour à tour auprès de cette mère affligée, pour lui porter des nouvelles de leur maître ; mais ils ne portaient que des nouvelles alarmantes, et Marie ne recevait aucune consolation ; l'un lui annonçait les mauvais traitements que Jésus avait soufferts chez Caïphe, l'autre les mépris qu'il avait essuyés chez Hérode. Saint Jean vint ensuite, et lui apprit que l'inique Pilate avait condamné le Sauveur, dont il avouait l'innocence, à mourir sur la croix. «Ah ! Mère infortunée, lui dit saint Jean, votre fils vient d'être condamné à mort, et déjà il est sorti, en portant lui-même sa croix, pour aller au Calvaire ; hâtez-vous, si vous voulez le voir et lui dire le dernier adieu, sur le chemin où il doit passer. »
Marie part avec saint Jean, et les traces de sang lui indiquent le chemin qu'a suivi son Fils. Que de paroles injurieuses elle entend contre lui ! Que d'insultes contre elle-même ! Mais sa douleur est au comble quand elle voit les clous, les marteaux, les cordes et tous les instruments de la mort la plus ignominieuse : le héraut qui publiait au son de la trompette la sentence rendue contre Jésus, l'exécuteur de la justice qui le suivait, le peuple accourant en foule, tout cet appareil déchirait le cœur de Marie. Elle aperçoit enfin un homme tout couvert de sang, et dont le corps ne présente qu'une plaie depuis les pieds jusqu'à la tête ; il est couronné d'épines, et une lourde croix pèse sur ses épaules ; elle le regarde, et ne le reconnaît presque pas ; les blessures, les meurtrissures, le sang dont il est couvert, le rendent semblable à un lépreux ; son amour seul peut lui faire retrouver en cette image défigurée et sanglante le plus beau des enfants hommes. Quels furent alors, dit saint Pierre d’Alcantara, l'amour et la crainte qu'éprouva le coeur de Marie ? D'un côté elle désirait bien le voir, l'autre elle n'osait considérer une figure si digne compassion. Jésus écarta de ses yeux un grumeau de sang qui les offusquait, il regarda sa Mère, et la Mère regarda son Fils ! Regards douloureux qui comme autant de traits, percèrent ces deux belles âmes si étroitement attachées l'une à l'autre. Lorsque Marguerite, fille de Thomas Morus, rencontra son père que l'on conduisait à la mort, elle ne lui dire que ces mots : O mon père, mon père ! Et elle s'évanouit à ses pieds. Marie, à la vue de son Fils qu'on menait sur le Calvaire, ne s'évanouit point, parce qu'il n'était pas convenable que cette divine Mère perdît l'usage de la raison, dit Suarez ; elle ne mourut point, parce que Dieu, la réservait à une plus grande douleur ; mais, si elle ne mourut point, elle eut une douleur capable de lui donner mille morts.
Marie voulait embrasser Jésus, les soldats la repoussèrent. Vierge sainte ! Où allez-vous ? Au Calvaire ? Aurez-vous la force d'y voir attacher à la croix celui qui est votre vie ? Mais, quoique le spectacle de la mort de Jésus dût causer à sa Mère la plus affreuse des douleurs, Marie ne voulut point l'abandonner ; le Fils précède, et la Mère suit pour être aussi crucifiée avec lui : compatissons à ses douleurs, et tâchons d'accompagner la sainte Vierge et son Fils, en portant avec patience la croix que le Seigneur nous envoie.
Dès que notre divin Sauveur fut arrivé au lieu de son supplice, les bourreaux le dépouillèrent de ses vêtements, et attachèrent à la croix ses pieds et ses mains adorables. Après l'avoir crucifié, ils se retirèrent et l'y laissèrent mourir. Les bourreaux l'abandonnent, mais il n'en est pas ainsi de Marie ; elle s'avance alors plus près de la croix, pour assister à sa mort. Pourquoi, ô ma Reine, lui dit saint Bonaventure, pourquoi aller sur le Calvaire voir mourir ce Fils bien-aimé ? N'auriez-vous pas dû être retenue par la honte, puisque son opprobre était aussi le vôtre ? Voir un Dieu crucifié par ses propres créatures ! L'horreur d'un tel forfait ne devait-elle pas vous arrêter ? Vous oubliez vos propres douleurs, pour ne penser qu'à la mort de votre cher Fils, vous voulez y être présente pour compatir à ses maux. Ah ! Véritable Mère, rien, pas même la crainte et les horreurs de la mort, rien n'a pu vous séparer de votre Fils bien-aimé ! Quel spectacle cruel ! Ce Fils si cher à sa Mère, à l'agonie sur la croix ; et sous cette même croix la Mère agonisante qui souffrait les mêmes angoisses que son Fils.
En effet, toutes les peines de Jésus-Christ étaient autant de blessures au cœur de Marie. Il y avait sur le Calvaire, dit saint Jean Chrysostome, deux autels où se consommaient deux grands sacrifices, l'un dans le corps de Jésus-Christ, et l'autre dans le cœur de Marie ; ou plutôt il n'y avait qu'un seul autel, c'est-à-dire la seule croix du Fils, où étaient immolées deux victimes à la fois, le Fils et la Mère.
O Marie! Où êtes-vous donc? Êtes-vous près de la croix ? Ah ! Je dirai avec bien plus de raison que vous êtes sur la croix, pour vous y sacrifier avec votre Fils !
Les mères évitent la présence de leur fils mourant ; mais si jamais une mère est obligée d'assister son fils à ses derniers instants, elle lui fournit tous les soulagements possibles, elle lui offre tout ce qui peut calmer sa douleur ; pour vous, ô la plus affligée de toutes les mères, ô Marie, vous assistez Jésus mourant sans pouvoir même le soulager. Marie entend son Fils indiquer sa soif, et il ne lui est point permis de lui donner un peu d'eau pour l'étancher ! Mon fils, lui dit-elle, je n'ai que l'eau de mes larmes, ainsi que lui fait dire saint Vincent Ferrier.
Elle voyait que, retenu par les clous sur ce lit de douleur, son Fils ne pouvait y trouver de repos ; elle aurait voulu l'embrasser, mais elle lui tendait vainement les bras, dit saint Bernard.
La douleur de Marie fut encore augmentée lorsqu'elle entendit Jésus se plaindre sur la croix que le Père éternel même l'avait abandonné ; elle ne pouvait lui offrir aucune consolation, et ses propres tourments ne faisaient qu'ajouter aux souffrances de ce divin Fils. Jésus souffrit plus encore de compassion pour sa Mère que de toutes ses autres douleurs, de sorte que Marie vivait en mourant sans pouvoir mourir.
On s'étonnait qu'il n'échappât à Marie ni paroles ni plaintes. Marie ne parlait point ; mais que d'expression dans son silence ! Son cœur offrait à la divine justice la vie de son Fils pour notre salut : par les mérites de ses douleurs, elle coopéra à nous faire renaître à la vie de la grâce, de sorte que nous sommes les enfants de ses douleurs. Si, dans cette mer de tristesse, il entra dans le cœur de Marie quelque soulagement, ce fut de savoir que par le moyen de ces mêmes douleurs elle procurait notre salut éternel. En effet, ce furent là les dernières paroles de Jésus, le dernier gage de son amour pour nous ; il nous laissa Marie pour Mère en nous déclarant ses enfants dans la personne ne saint Jean.
Marie commença dès lors à remplir envers nous l'office de Mère ; c'est par ses prières que le bon larron se convertit et se sauva ; depuis cette époque Marie ne cesse et ne cessera jamais de contribuer à notre salut.
EXEMPLE.
La dévotion aux douleurs de Marie est un germe de salut. Un grand seigneur de très mauvaise vie s'était donné au démon, il l’avait servi pendant 60 ans. Aux approches de la mort, Jésus Christ, pour lui faire miséricorde, ordonna à sainte Brigitte de dire à son confesseur d’aller le visiter et de l’exhorter à se confesser.
Le prêtre y alla, et le malade répondit qu'il n'avait pas besoin de confession. Le confesseur y retourna, et l'esclave du démon continuait à le repousser : le confesseur s'y rendit une troisième fois, lui déclara la révélation faite à la sainte, et lui annonça que le Seigneur voulait lui pardonner. A cette nouvelle le malade s'attendrit et versa des larmes. «Mais, comment puis je être sauvé, s'écria-t-il, moi qui depuis 60 ans ai servi le démon, dont je m'étais fait l'esclave, moi qui me suis rendu coupable d'innombrables péchés ?
Mon fils, lui répondit le prêtre, n'en doutez pas, si vous vous repentez, je vous promets le pardon de la part de Dieu même. Le prince commença alors à prendre confiance, et dit au confesseur : "Mon père, je me croyais damné, et je désespérais de mon salut, mais à présent je sens une douleur de mes péchés qui m'anime à la confiance. Ainsi puisque Dieu ne m'a pas encore abandonné, je veux me confesser.» En effet, ce jour-là même, il se confessa quatre fois avec un grand repentir ; il communia le lendemain, et six jours après il mourut tout content et résigné. Après sa mort, Jésus-Christ déclara à sainte Brigitte que ce pécheur était en purgatoire, et qu'il s'était sauvé par l’intercession de Marie sa Mère, parce que, au milieu de ses dérèglements, il avait toujours conservé la dévotion aux douleurs de Marie, et que toutes les fois qu'il y avait pensé il en avait eu compassion. (Œuvres de sainte Brigitte.)
VIIIe PRATIQUE EN L'HONNEUR DE MARIE.
(De saint Bernard.)
Le grand dévot saint Bernard a pratiqué toutes les dévotions envers la sainte Vierge, mais il avait une affection toute particulière pour ses douleurs, au souvenir desquelles il ne pouvait retenir ses larmes, et c'est cette salutaire pratique qui lui mérita tant de grâces et de faveurs signalées, comme nous le voyons dans sa vie.
PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE.
(De saint Liguori.)
O Mère de douleur ! Reine des martyrs et des souffrances ! Vous avez, tant pleuré votre Fils mort pour mon salut! Mais à quoi me serviront vos larmes, si je viens à me damner? Par les mérites de vos douleurs, obtenez-moi donc un véritable repentir de mes péchés, et un vrai changement de vie, avec une tendre compassion des souffrances de Jésus-Christ et des vôtres, Puisque Jésus et vous, quoique innocents, avez tant souffert pour moi, faites que je souffre aussi quelque chose pour votre amour, moi qui par mes péchés ai mérité l'enfer.
O ma divine Mère, je vous supplie par l'affliction que vous éprouvâtes en voyant votre Fils baisser la tête et expirer sur la croix, de m'obtenir une bonne mort. Ah ! Ne manquez pas d'assister mon âme affligée et combattue à ce grand passage !
Je ne pourrai peut-être pas alors invoquer de ma bouche Jésus et Marie, je les invoque d'avance, et je vous conjure, ô saint objet de mon espérance, de me secourir au dernier moment. Ainsi soit-il.
Extrait de : L’ANNUAIRE DE MARIE. M. Abbé Menghi-D’Arville (1833)
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