DIEU AVEC VOUS ; Dieu se fait homme…
Tout rendait là, Adam, les prophètes et la maison royale de David, les siècles, les empires et l'unité romaine, l'espérance, d'Israël et l'attente des nations — vers cette mère penchée sur cet enfant. Désormais rien ne fera que Dieu n'ait été « le petit Jésus » qui sourit et qui pleure et qui dort gorgé de lait...
Agenouillons-nous un instant.
Si étonnante que la chose puisse paraître à ce siècle dur, concret, réaliste, « né du croisement de l'homme et de la machine », c'est l'humanité du Sauveur que les premiers hérésiarques ont niée, et non sa divinité. Attirés par la nuit de l'invisible, déroutés par le mystère du mal, ils ont dans leurs vastes élaborations gnostiques, nié qu'il y avait un sens divin à la matière, cachot de l'esprit, objet de honte, principe du mal, anathème. Le Christ, s'il est Dieu, ne saurait avoir de corps réel.
O vérité de la chair du Christ, je vous adore, fait d'une femme, dit saint Paul, Marie, sa mère, précise saint Matthieu, Verbe de vie que nous avons entendu, vu de nos yeux, touché de nos mains, insiste saint Jean. Mais le paradoxe est trop énorme, folie pour tous les diocètes honteux de leur corps.
Deux évangiles, ceux de Matthieu et de Luc, donnent des généalogies qui établissent, quelles que soient les différences d'exégèse, l'appartenance de Jésus à une lignée humaine, voire pécheresse. Marcion les rejette : dans saint Marc, Jésus apparaît brusquement « en ces jours-là », sans qu'il soit né et sans qu'il ait grandi. Valentin soutient que le corps du Christ est d'une autre nature qu'humaine, né par Marie, non de Marie, le sein de la Vierge n'ayant servi que de lieu de passage. Et ainsi de suite ...
Il ne faut pas sourire; l'Eglise ne l'a pas pris si à la légère. Elle a maintenu, avec toute l'énergie d'une épouse indignée, la réalité des faits historiques. Sans vrai corps, Jésus n'a pas eu vraiment sommeil dans la barque, vraiment faim au désert, vraiment soif sur la croix. Sans vrai corps, pas d'agonie, pas de mains clouées, pas de côté percé. Pas de rédemption. Bien plus, la chair assumée par le Verbe, le Verbe ne l'a jamais abandonnée même dans la mort : ce corps, enseigne l'Eglise, au risque de faire sourire la sagesse de ce siècle, n'est pas un cadavre, mais le corps d'un homme mort; au ciel, revêtu de lumière et de gloire et de majesté, il jouit de toutes les prérogatives qui lui revenaient de droit ici sur terre. Pour toute l'éternité, la seconde Personne de la Sainte Trinité, Dieu de Dieu, est vraiment l'un des nôtres.
Oui, l'un des nôtres. Et pleinement. Si l'incroyable audace de langage le Verbe s'est fait chair a donné le terme dogmatique d'incarnation, c'est pour mieux souligner la profondeur des anéantissements du Christ, non pour nier que le Christ soit un homme complet. Tel est cependant le scandale de l'Incarnation que, la vérité de la chair du Christ une fois affermie, c'est dorénavant la perfection de son humanité que rejetteront les hérétiques.
Apollinaire divise l'homme en trois parties, le corps, l'âme, l'esprit, et refuse de donner au Christ un « intellect humain ». Nestorius veut deux personnes dans le Christ. Ne possède-t-il pas deux natures ? Et comment penser à « un Dieu de deux ou trois mois » ? Eutychès raisonne en sens inverse : puisque le concile d'Éphèse définit que, dans le Christ, seule subsiste la personne du Verbe, il ne saurait y avoir en lui qu'une seule nature, mélange de chair et de divinité, « chose monstrueuse », dira le concile de Chalcédoine. Au fond, c'est toujours la même erreur et le même refus de l'Incarnation totale. Mais qu'on ne se fasse pas d'illusions sur la grandeur de ces luttes : voilà cinq siècles que l'Eglise bataille, définit, excommunie.
Pour que l'homme devienne dieu
Et pourtant, le vieux rêve de l'humanité, celui qui séduisit nos premiers parents et qui séduisit même les anges, innombrables comme leurs essences : Vous serez comme Dieu, le voici réalisé par le Verbe incarné.
Cet enfant qui voit le jour d'une vierge et qui s'insère dans l'histoire — puisqu'il naît sous l'empereur César Auguste, pendant que Quirinus commandait la Syrie — déborde l'histoire — puisqu'il était au commencement et qu'en lui était la vie. Il est la vie. L'histoire hors de lui n'est que l'écume des faits. Il est l'océan infini. Il vient pour faire couler dans nos âmes des fleuves... la vie en abondance.
L'abîme est franchi, le double abîme de notre indignité comme créature et comme pécheur. Unique en son indépendance, impénétrable en son mystère, incomparable en son bras, roi des siècles devant qui toutes les créatures sont comme n'étant pas, Dieu naît de sa créature, grandit, aime sa mère en enfant qui demande d'être aimé. Dieu ne peut rien faire de plus, pour se montrer dans le temps, que de s'anéantir ainsi.
Par la création de l'homme, il a comblé merveilleusement 1’écart entre la matière et l'esprit; par son Incarnation il a comblé plus merveilleusement encore l'écart insondable entre le Créateur et la créature. Il a résumé la création dans l'homme; il la récapitule tout entière, visible et invisible, matière et esprit, corps et âme, dans l'unité de la Personne du Verbe incarné. Du même coup, l'œuvre de Dieu reçoit son accomplissement suprême, et le péché sa réparation. Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance.
La vie de Dieu ! La religion comporte plusieurs aspects : dogme, morale, législation, liturgie. Sacrifier une seule de ces valeurs serait impiété; en exagérer une serait pharisaïsme; les dépasser toutes en les orientant vers ce nouvel Être, cette réalité de la vie divine en nous, est christianisme authentique. La religion est plus que dogme, morale, législation, liturgie; elle est Quelqu'un, Quelqu'un d'ineffable que Jean a vu, entendu, touché, Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, par qui et en qui nous recevons la vie en abondance dans le baptême qui prolonge sa naissance, en qui et par qui nous sommes nourris et assimilés à la Table de communion qui prolonge la crèche, en qui et par qui sans abolir notre destinée personnelle, il n'y a plus, pour employer le langage si sûr de saint Augustin, qu'un Homme unique qui dure jusqu'à la fin des temps. Dieu devient homme pour que l'homme devienne Dieu.
Tout tendait là. Au printemps, à l'Annonciation, la Colombe a frémi des ailes et couvert de son ombre la Rosé toute belle de Saron; l'Amour a veillé sur le lit virginal de son sein où le Verbe s'est uni à une chair d'homme. Voici Noël : au cœur de la nuit, la Lumière du monde naît de l'étoile de Jacob, et au cœur de l'hiver, la tige de Jessé donne sa fleur unique...
Mais que cessent les figures ! Au fond de la grotte, une mère est penchée sur son enfant qu'elle adore. Adorons avec elle la Bonne Nouvelle, l'Emmanuel, Dieu avec nous.
Luigi d'Apollonia, s.j.
Extrait de : NOURRITURES Spirituelles (Tome 1) 1956
Elogofioupiou.over-blog.com