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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

20 novembre 2017 1 20 /11 /novembre /2017 01:55

JÉSUS-CHRIST...  A SOUFFERT           

Vous êtes un peu surpris de me voir couper l'article en deux. Quand je dis : « A souffert », vous ajoutez mentalement : « Sous Ponce Pilate ». Et avec raison. Mais, voyez-vous, c'est exprès que je prends aujourd'hui ces deux mots seulement pour sujet de nos réflexions, parce que, avant de savoir comment et pourquoi le Christ a souffert, il importe de réaliser qu'il a souffert. Considéré superficiellement, le texte évangélique ne nous montre pas cela avec évidence, au moins jusqu'à la scène de l'Agonie et jusqu'à la Passion. Pour ma part, je ne vois guère dans l'Évangile que trois mentions de souffrance physique de Nôtre-Sei­gneur. La première, c'est lorsque, après sa tenta­tion au désert, il eut faim. La seconde, lorsque, passant devant le figuier stérile, il est dit encore que Jésus avait faim. La troisième, lorsque, fatigué île la route, il s'assit sur la margelle du puits de Jacob, là interne où il devait rencontrer la Samari­taine. En d'autres passages nous voyons bien que Nôtre-Seigneur éprouva de la peine, de la tristesse, un véritable chagrin même : il pleura sur Jérusa­lem, sur la tombe de Lazare, Mais à part ces rares occasions, nous ne trouvons pas jusqu'à Gethsémani l'indication d'une souffrance endurée dans son corps. De là à penser que Nôtre-Seigneur n'a pas connu, d'expérience, la souffrance humaine, il n'y a pas loin. Aux premiers âges de l'Eglise, des hérétiques l'ont affirmé; ils prétendaient que Jésus n'avait pas été vraiment homme, A les croire, Jésus, dans l'Incarnation, aurait seule­ment pris une apparence humaine; son corps aurait été une sorte de fantôme, quelque chose comme ce que nous appelons un « esprit » pour dire un être irréel... Selon d'autres, le Seigneur n'aurait pas pu souffrir. Comment donc, disent-ils, Jésus était bien trop sage pour croire à l'existence d'une chose telle que la souffrance. Rien de tel n'existe dans le monde. Il n'y a de réel que l'être que nous nous faisons de la souffrance. C'est pour­quoi, continue-t-on, le Christ s'attachait simple­ment à persuader à la ronde que les aveugles et les lépreux n'étaient ni aveugles, ni lépreux... Lazare devait se persuader qu'il n'était pas mort, et ainsi de suite ! Les gens parfaitement saints, d'agrès ces interprètes, doivent être aussi parfaite­ment normaux.

Il est vrai qu'il est d'une bonne théologie, sinon un article de foi, que Jésus n'a pas, durant tout le cours de sa vie mortelle, expérimenté la maladie proprement dite. Son corps était d'une telle per­fection qu'il n'avait en lui-même le principe d'au­cun désordre. Le mal ne pouvait l'atteindre que de l'extérieur, quand on le maltraita par exem­ple, lors de sa Passion. Autrement il échappait à ce triste héritage légué par Adam à la nature humaine.

Si c'est un fait cependant que Nôtre-Seigneur a connu la faim, le froid, la fatigue, et ceci bien avant que Pilate n'entrât en scène, comment se fait-il que toute sa vie publique ait été une cam­pagne contre la souffrance des hommes ? « Plus d'aveugles, plus de boiteux, plus de paralytitiques », tel semblait être son mot d'ordre. Alors nous restons perplexes : la souffrance est-elle un mal ou un bien ? Si elle est un bien, comment expliquer que Jésus ait passé tant de temps à la faire disparaître autour de lui ? Et si elle est un mal, pourquoi a-t-il choisi pour lui-même si peu de bien-être et de confort; pourquoi surtout, a-t-il permis, voulu et attiré sur lui une mort entourée de circonstances épouvantables ? Et que penser de la souffrance pour nous-mêmes ? Est-ce une chose à fuir ou à accueillir à bras ouverts ? Si lui, notre Maître, a été un « souffrant », qu'en doit-il être de ses serviteurs ?

Essayons de décomposer les questions pour mieux y répondre. D'abord il faut tenir pour cer­tain que la souffrance, en elle-même, est un mal, et non un bien. N'allez pas en conclure que vous êtes dans votre tort si vous souffrez d'une rage de dents et qu'il faut vous en confesser ! Mais la souffrance est en soi une imperfection, une suite regrettable du péché, quelque chose qui fait tache dans la création. Ceci explique pourquoi la souf­france tend à s'écarter d'une présence en qui elle devine, pour ainsi dire, la perfection. On dirait qu'elle la fuit, qu'elle se cache. Lorsque Nôtre-Seigneur rencontrait un lépreux, la lèpre ne pou­vait subsister devant lui, elle disparaissait. Il en a été de même pour bien des Saints. Nous lisons dans la Bible (Rois, iv), qu'un mort, jeté dans la tombe encore fraîche du prophète Élisée, revint instantanément à la vie, comme si la mort n'avait pu supporter le contact de ce saint homme. Évi­demment tout ceci est une manière de parler, mais vous saisissez ce que je veux dire : la souffrance est un mal, qui tend à disparaître devant la sain­teté, comme les ténèbres disparaissent devant la lumière.

S'il en est ainsi, nous devons avoir le droit de chercher à l'éviter. C'est même un devoir de veil­ler sur votre passé comme sur un bien reçu de Dieu. Serait-il poli de jeter par la fenêtre un cadeau qui nous aurait été fait et de dire : « Je peux m'en passer ! » Mais nous avons un devoir, non moins rigoureux, de ne pas faire souffrir les autres. Je me rappelle un petit garçon qui fai­sait de sa sœur le sujet de ses incessantes taqui­neries; lorsqu'elle osait se plaindre, il répliquait : « Un peu de mortification, ma chère, c'est le meil­leur moyen d'abréger ton purgatoire ! » Là n'est pas la question. La souffrance est un mal et les hommes n'ont pas le droit de se l'infliger les uns aux autres, en dehors de certains cas où un bien supérieur est en jeu : ainsi le dentiste est obligé de vous faire souffrir pour vous soulager. C'est trop clair ! Il y a plus. Si la souffrance est un mal, nous devons faire notre possible pour soulager celle des autres, c'est-à-dire nourrir les affamés soigner les malades ou, tout au moins, aider de quelque façon ceux qui remplissent ces devoirs de charité. Depuis des siècles le Christianisme ensei­gne que le péché est le grand mal, que tout le reste importe peu, et cependant, depuis des siè­cles, l'Eglise fonde des hôpitaux, ouvre des dis­pensaires, des asiles, des soupes populaires et le reste, parce qu'elle sait bien que la souffrance, elle aussi, est mauvaise, qu'elle est un mal en soi. Pourquoi Nôtre-Seigneur, à Gethsémani, a-t-il demandé que le calice s'éloigne, sinon parce qu'il savait cela et pour que nous ne nous étonnions pas d'avoir la souffrance en horreur, de la fuir même, à moins d'être bien sûrs qu'elle nous vient de la main de Dieu.

Car la souffrance peut venir de Dieu et de sa volonté, et alors nous n'avons plus le droit de la fuir. Nous avons déjà vu qu'elle est une punition du péché. Toute la race avait péché, en quelque sorte, en Adam. Il fallait que toute la race entrât dans la réparation. Le lot de souffrances assignées à chacun de nous représente cette part que nous avons à fournir. Et il arrive ainsi que cette part inévitable, voulue par Dieu, devienne pour nous un bien, de mauvaise qu'elle était. Mais ce sera à la condition d'être reçue et traitée comme elle doit l'être.

Avez-vous jamais regardé de près une ampoule électrique non allumée ? Vous n'y voyez rien d'in­téressant; juste un petit bout de fil de métal glus ou moins entortillé. Vous seriez tenté de dire : « A quoi cela, peut-il servir ? Quel rapport y a-t-il entre ceci et la lumière? » Mais tournez le commu­tateur. Aussitôt vous voyez le fil devenir incandes­cent; le contact avec le courant électrique en a fait une masse lumineuse qui éclaire toute la pièce. Il en est un peu de même pour la souf­france : cette chose, peu attrayante en elle-même devient tout simplement splendide quand l'amour de Dieu l'a transformée en un foyer brûlant d'Amour.

Soyons plus pratiques encore. D'un mal nous pouvons faire un bien en l'acceptant comme la volonté de Dieu. Voilà qui est compris. Dans une autre occasion, j'ai essayé de vous expliquer com­ment cette obéissance à la volonté divine est la seule chose qui justifie notre existence d'homme. C'est vraiment notre raison d'être, ce pourquoi nous existons. Quelqu'un qui serait supposé vivre en dehors de cette obligation serait un non-sens, un contre sens même, dans l'ensemble de la créa­tion. Or il y a deux manières d'obéir à la volonté de Dieu : en faisant ce qu'il nous donne à faire; en endurant ce qu'il nous donne à souffrir.

Au sujet de ce que nous devons faire, nous pourrions avoir quelquefois des doutes. Si la chose est agréable, sommes-nous sûrs de la faire pour plaire à Dieu et non pour nous satisfaire. Il arrive que l'on finisse par trouver du plaisir même en des choses désagréables, si la vanité, l'esprit d'indépendance, l'amour-propre, sous une forme ou sous une autre, entrent en jeu. Mais lorsqu'il s'agit de souffrir, c'est différent. Tous ces motifs secondaires, capables de troubler la pureté d'intention, n'entrent guère en jeu. Sup­posez un malade souffrant d'un mal de Pott, couché sur le dos depuis vingt ans, avec des crises plus ou moins fréquentes, et qui persévère à trouver que tout est très bien, puisque Dieu le veut ainsi; il est, croyez-moi, sur le chemin qui mène directement au ciel.

Mais il est une manière encore de faire de la souffrance une chose excellente : c'est de l'unir aux souffrances de Jésus-Christ. Nous savons que, de sa part à lui, la réparation a été complète. Lui qui était sans péché aurait eu le droit de vivre sans souffrance, puisque seul le péché est cause de la souffrance humaine. Il en avait le droit, mais il ne l'a pas voulu; il a pris sur lui notre misère, la faim, la soif, la fatigue sur les routes de Galilée et, pour terminer, une longue suite d'atroces douleurs à laquelle seul a mis fui le sup­plice de la mort en Croix. Tous les saints ont com­pris que leur rôle était de souffrir avec Jésus. Saint Paul parle même d'accomplir dans sa chair « ce qui manque à la Passion du Christ » (Col., I, 24). Le Christ est pour lui un riche Bien­faiteur qui a payé, une fois pour toutes, notre propre dette de souffrance et envers qui nous sommes   maintenant redevables nous-mêmes de cette dette. Nous ne pouvons nous acquitter  et encore !  Qu’en acceptant nos peines en union avec les siennes. C'est pourquoi .nous trouvons dans la vie des saints la même contradiction que dans celle du Christ Jésus. Les saints sont tou­jours occupés à soulager la souffrance des autres et en même temps à l'accueillir à bras ouverts pour eux-mêmes.

On raconte de sainte Bernadette Soubirous, la voyante de Lourdes, qu'elle avait, sur l'ordre de la Sainte Vierge, gratté de ses mains la terre à l'endroit où se trouve maintenant la source qui rend la santé à tant de malades. Devenue reli­gieuse quelques années plus tard, Bernadette souf­frit bientôt d'un mal incurable et très douloureux. Dans une phase d'accalmie, comme la malade semblait en état de supporter un voyage, sa Supérieure vint lui annoncer qu'elle avait arrangé pour elle une belle surprise. Elle irait à Lourdes, en pèlerinage cette fois, pour demander à la Sainte Vierge de la guérir comme tant d'autres; sûre­ment sa prière serait exaucée. Mais Bernadette répondit sans hésitation : « Non, ma Mère, la source n'est pas pour moi. »

Son affaire à elle, la petite Sainte, c'était d'ob­tenir la guérison pour les autres; son affaire à elle, ce n'était pas de guérir, mais de souffrir.

Une question encore peut vous être venue à l'esprit au sujet de la souffrance. Si nous devons accueillir de bon cœur celle que Dieu nous envoie, avons-nous le devoir de nous rendre la vie pénible par des mortifications volontaires afin d'avoir plus à offrir à Dieu en union avec Nôtre-Sei­gneur ?

Il est certain que tous les saints l'ont fait : fla­gellations, cilices, jeûnes, ils ont pratiqué tout cela, et plus d'un chrétien fervent le fait encore; mais je ne pense pas que ces actes de pénitence doivent être encouragés dans le cas des chrétiens ordinaires, Il y a toujours le danger d'orgueil, l'esprit de singularité lié à de telles pratiques. De plus elles rendent parfois les gens désa­gréables. Ce que je dis là ne s'applique pas, bien entendu, à ces mortifications qui, ne sont qu'une forme de l'esprit de sacrifice et sont très recommandées au contraire dans la mesure où elles ne nuisent pas à la santé : s'interdire de manger des bonbons en Carême, par exemple, ne peut rendre personne malade. Ce serait différent si le docteur déclarait que les bonbons vous sont absolument nécessaires... En général, je ne crois pas que l'on doive passer son temps à découvrir de nouvelles manières de se mortifier, comme de mettre du sel au lieu de sucre dans son café au lait, etc. Demandons plutôt à Dieu de faire de nous des saints, de vrais saints. Quand nous en serons là, Dieu nous montrera peut-être lui-même quels sacrifices plus grands il attend de nous, et nous demanderons l'avis de notre confesseur. En attendant, le plus sûr c'est de s'en tenir aux voies ordinaires et de se contenter des mortifica­tions très sanctifiantes déjà qui nous viennent de la main du Seigneur.

Extrait de : LE CREDO  Mgr Ronald KNOX. (1959)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

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