JÉSUS A ÉTÉ CONÇU DU SAINT-ESPRIT ET NÉ DE LA VIERGE MARIE
Saint Tharaise, un Père de l'Église des premiers siècles, nous a laissé d'admirables sermons sur la Sainte Vierge : on en lit un passage au Bréviaire romain pendant l'Octave de l'Immaculée Conception. Avec l'éloquence propre à son époque, le saint salue Notre-Dame de titres pompeux, qui nous paraissent un peu subtils et recherchés, très beaux toutefois et tirés pour la plupart de l'Ancien Testament. Voici, entre autres choses, ce qu'il dit à Notre-Dame : « Salut, Nuée légère qui répandez la rosée de la pluie céleste. »
On .se demande d'abord où il veut en venir, mais pour peu que l'on connaisse la Bible, on se rappelle qu'Isaïe a dit lui aussi : « Voici Yahvé qui s'avance sur un léger nuage; il entre en Égypte, » Serait-ce une allusion à la fuite en Égypte ? Peut-être. Il ne nous est pas interdit de voir dans ce passage du prophète une prédiction de l'épisode rapporté dans l'Évangile, d'imaginer saint Joseph conduisant en plein hiver le petit âne sur lequel est assise la Vierge Marie, tandis que le Seigneur repose entre ses bras, porté par elle comme par un nuage léger. Mais il doit y avoir un autre sens à ce texte d'Isaïe : ce qu'il évoque plutôt, c'est une terre desséchée, un paysage sans eau, des gens aux abois qui scrutent l'horizon et branlent la tête, anxieux de voir poindre l'annonce d'une pluie, parce que toutes les racines périssent en terre et que la famine est à la porte. Et voilà qu'un petit nuage se lève dans le ciel, imperturbable ! Promesse, enfin, de la pluie qui se prépare, annonce de salut !
N'est-ce pas là le tableau du monde avant la venue du Christ sur la terre ? Le monde desséché, aride, en attente de sa rédemption ! Et le nuage annonciateur de l'ondée, n'est-ce pas l'apparition de la Sainte Vierge apportant la précieuse rosée de la grâce, que le ciel envoyait aux hommes pour leur rendre la vie ? Et, puisqu'il s'agit de nuages, allons un peu plus loin dans la recherche de leur signification. Voyez comme ils paraissent différents, selon la lumière ou le point de vue. Si vous êtes au beau milieu d'un nuage, le cas est fréquent en montagne, vous ne voyez autour de vous qu'un brouillard humide. Si vous le regardez d'en bas, il ressemble à une jolie boule de coton, suspendue en l'air; parfois il apparaîtra comme une redoutable menace dans le ciel, comme une tache d'encre sur un beau papier blanc. Ou bien il reflétera les couleurs du soleil couchant, découpant sur le ciel de fantastiques dessins d'un rouge d'or, irisé d'une frange lumineuse. Un seul et même nuage peut revêtir tous ces aspects. Ainsi en est-il de la Sainte Vierge, dont il est la figure. Elle se présente à tous les âges et à tous les hommes, toujours semblable à elle-même et toujours différente selon les besoins des temps et des peuples.
Remarquons que le titre de « Notre-Dame » donné à la Sainte Vierge n'a pas tout à fait la même résonance que celui de « Nôtre-Seigneur » appliqué à son divin Fils.
En disant « Nôtre-Seigneur », nous voulons affirmer le droit de possession absolue du Christ à notre égard. Le titre de « Dame » ou « Souveraine » ne remonte pas si haut dans l'Histoire. Si je ne me trompe, ni le Missel, ni le Bréviaire ne l'emploient une seule fois. Ce serait plutôt un souvenir du moyen âge et de l'époque des chevaliers. Ceux-ci parlaient volontiers de leur « Dame » pour désigner la femme qu'ils aimaient. Ainsi, tandis qu'au début de l'ère chrétienne on parlait surtout de Marie comme de la Mère de Dieu, en protestation contre les hérétiques qui niaient la Maternité divine, au moyen âge on se mit tout naturellement à la vénérer comme « Notre-Dame » parce que ce vocable répondait à la notion d'amour qui, précisément, s'épurait et s'affinait dans la société; la chevalerie en était devenue la plus noble expression. Plus tard, après la Réforme, en un temps où l'idée de royauté prévalait, la Sainte Vierge fut célébrée comme Reine du Ciel. De nos jours où la vie de famille est centrée sur l'enfant, il s'imposait de voir en elle la Mère de l'Enfant-Dieu.
Continuons l'explication du Credo. Ce troisième article nous met en présence de la Sainte Vierge, sans aucune référence à un titre ou à un autre, mais à la lumière des faits, dans le réalisme le plus simple et le plus pur. Nôtre-Seigneur « est né, dit le texte, de la Vierge Marie ». Impossible d'affirmer plus clairement qu'elle est sa Mère : le corps de Jésus a été formé en son corps, aussi réellement que celui de tout homme mortel. Ce corps n'était pas un corps fantomatique, ni une création spéciale; une fois né, il grandit et se développa comme tous les corps humains, à telle enseigne que la Sainte Vierge peut être regardée, à bon droit, comme la patronne de toute maternité.
Et cependant elle est Vierge et patronne de la Virginité ! Quand, dans le Confiteor, nous nous adressons à « la Bienheureuse Marie, toujours vierge », nous ne pensons pas toujours à la triple affirmation contenue dans cette simple phrase: «Toujours vierge », qui veut dire en premier lieu que Marie était vierge lorsqu'elle conçut en son sein le Fils de Dieu, Contrairement aux autres femmes, c'est sans le concours d'un homme qu'elle parvenait à la gloire la plus pure de la maternité. En second lieu, Marie était vierge encore à la naissance de Jésus, enfantement merveilleux qui, ne connut pas de douleurs et laissait la Mère du Sauveur dans son intégrité parfaite. Enfin Marie devait rester vierge jusqu'à la fin de sa vie.
Tout ceci ne nous offre aucune difficulté. Non que ces choses soient naturelles, elles sont au contraire pleinement surnaturelles, mais elles ne nous surprennent pas. Nous serions plutôt étonnés que l'entrée du Christ venant en ce monde n'eût pas porté le sceau du surnaturel. Il nous faisait le don de lui-même. Or, vous savez à quel point la manière de donner augmente la valeur du don; de quels raffinements de délicatesse n'aimons-nous pas voir entourer ces échanges de petits cadeaux qui se font en famille. Le papier, la boîte, les faveurs... tout à de l'importance... et l'on veut que ce soit donné joliment, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! S'il est permis de comparer les très grandes choses aux toutes petites, il en fut ainsi, toutes proportions gardées, de la naissance de Jésus, ce splendide cadeau, le plus précieux, le plus coûteux qui ait jamais été fait par Dieu à l'humanité. Pourrions-nous admettre que cette naissance ait eu lieu autrement que dans une atmosphère de mystère surnaturel ? N'est-ce pas simple, après tout, que les anges soient venus à plusieurs reprises visiter le pauvre ménage de Nazareth, que d'étranges choses se soient passées dans le ciel jusqu'à bouleverser les astronomes de Chaldée ? Tout cela va de soi si l'on a compris de quoi il s'agit. Ce passage du Credo n'a rien qui puisse choquer, dès lors que l'on admet la possibilité du miracle.
Et pourtant ce n'est pas si simple que cela pour tout le monde. Vous rencontrerez peut-être un jour ou l'autre des incroyants, ou tout au moins des sceptiques, pour qui ce miracle de la naissance de Jésus sera une pierre d'achoppement. Ils ne feront pas objection à la Résurrection. Ils admettront aussi qu'un homme capable de ressusciter, après trois jours de sépulture, ait pu naître seulement d'une mère. Mais ils voient moins la nécessité ou l'opportunité d'une naissance dans des conditions pareilles, tellement en dehors des lois ordinaires de la nature. Ils vous diront par exemple ceci : « Vous faites beaucoup de cas de ce que, par l'Incarnation, Dieu s'est fait homme, pareil à tous les hommes; vous insistez sur le fait qu'il n'était pas un fantôme, mais une réalité, un être de chair et de sang, tout en étant Dieu. N'en serions-nous pas plus facilement convaincus si nous le voyions naître à la manière des hommes, s'il avait un père et une mère comme les autres enfants ? De plus, vous professez que le mariage est une vocation très haute, qu'il n'a rien de répréhensible et que seul l'usage dépravé en est coupable. Nôtre-Seigneur voulait montrer aux hommes avec évidence que la vie est plus que la mort. Par sa naissance virginale, qui le faisait entrer dans cette condition mortelle, il avait voulu affirmer que l'esprit est plus que le corps. Ceci demande une explication.
Au Paradis terrestre, Adam et Ève avaient, comme nous tous, une âme et un corps, mystérieusement unis l'un à l'autre, avec cette différence toutefois que chez eux, c'était l'âme qui dirigeait l'attelage. L'âme donnait ses ordres et le corps obéissait. C'est le corps, hélas ! Trop souvent, qui donne ses ordres à l'âme au lieu de les attendre.
Il faut avouer que le problème posé de cette façon n'est pas si aisé à résoudre. Il est certain qu'une digestion pénible nous met de mauvaise humeur. C'est l'une des conséquences du péché... La charrue est mise avant les bœufs. Ceci ne veut pas dire que le corps domine l'âme nécessairement et fatalement. Mais nous nous demandons toujours s'il ne va pas prendre l'avantage; nous ne savons jamais jusqu'où il nous entraînera : manger au delà de notre appétit, dormir plus qu'il n'est nécessaire, et ainsi de suite. Nous sommes toujours à nous demander : « Voyons, est-ce bien cela qui convient ? Ce dernier gâteau... ces cinq minutes de plus au lit, etc... Mon corps n'a-t-il pas exploité la situation à un moment où mon âme n'était pas sur le qui-vive ? » En somme, nous ne sommes jamais sûrs de nous.
Cette situation complique beaucoup tout ce qui se rapporte à l'amour et au mariage. L'amour de l'homme et de la femme est peut-être la chose la plus noble et la plus élevée dans l'ordre naturel. Cependant le corps à tant de part dans la question qu'il est toujours à craindre de voir cette chose si noble et si élevée ravalée au niveau d'une passion vulgaire. Attention ! Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Le corps doit avoir sa part ici. Notez que le mariage fut institué avant la chute, non après. Mais depuis la chute, ce corps est facilement un sujet ou une cause de malaise, parce qu'il essaie toujours d'usurper le premier rôle. Beaucoup de gens n'ont pas une vue claire de tout cela : ils y perdent la paix de l'esprit, au risque d'y perdre finalement leur âme, tellement la question leur paraît compliquée; ils ne la jugent qu'avec amertume et défiance. Ils sont humiliés de constater à quel point la race humaine est à la merci de ses passions, à quel point le corps peut tyranniser l'âme immortelle. Le résultat est qu'ils sont tentés trop souvent de jeter tout par-dessus bord et d'admettre, pour en finir, malgré les protestations d'un jugement sain, que la matière est supérieure à l'esprit, que le corps, après tout, pourrait bien être notre seule raison de vivre. Tant pis pour l'âme !
Et chaque année la fête de Noël renouvelle le cycle liturgique, apportant le souvenir de la naissance virginale du Fils de Dieu. Alors nous comprenons. Les choses se sont passées comme il fallait qu'elles se passent. De même qu'à Pâques nous voyons qu'il serait fou de mettre en doute la suprématie de la vie, à l'heure où elle triomphe de la mort, à Noël nous comprenons ceci : il serait fou de douter que l'âme est la plus noble partie de nous et qu'elle transcende infiniment le corps
« Conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie » : L'esprit d'abord, le corps ensuite. Saint Léon, dans un passage que nous lisons précisément à l'office de la Nativité, a cette phrase exquise en parlant de la Vierge : « Devant porter en son sein le rejeton sacré, elle conçut spirituellement l'Homme-Dieu par la foi, avant de le concevoir corporellement. » C'est comme si le message de Gabriel avait d'abord imprimé dans les pensées de la Vierge Marie l'image du Sauveur, qu'elle allait mettre au monde; après quoi seulement la réalité de cette image se formerait en elle. Les douleurs, les défaitistes étaient dans l'erreur : Le Verbe se faisait chair afin que nous, créature de chair, nous soyons placés de nouveau sous le signe de l'Esprit.
Extrait de : LE CREDO Mgr Ronald KNOX. (1959)
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