Telle est la question surprenante que Notre-Seigneur pose au paralytique de Bezatha. Oui, question surprenante dans les circonstances rapportées par l'Évangile. Tout malade ne veut-il pas guérir? Au moins s'il consulte un médecin, s'il recherche un guérisseur ou s'il se rend dans quelque pèlerinage ayant une réputation de cures miraculeuses. En tout cas, l'infirme dont il s'agit donne des preuves manifestes de son désir de guérison : il vient sous les portiques de cette piscine, où les malades attendent fiévreusement que l'eau en bouillonnant devienne salutaire ; il s'y fait transporter jour après jour, depuis des années.
«Veux-tu guérir ? » Il semble que ceux-là seuls ne veulent pas guérir qui n'ont pas conscience d'être malades. Au temps de l'Évangile, ils ont été légion, tous ceux dont les âmes malades, mortellement malades, refusaient tout traitement et désolaient le cœur du Médecin : ceux dont lui-même déclarait : « Ce ne sont pas les bien-portants, mais les malades qui ont besoin de médecin » (Mt., g, 12) ; Ceux qui s'imaginant voir clair disaient : « Sommes-nous des aveugles, nous aussi? » et à qui il répliquait : « Si vous étiez des aveugles, vous seriez sans péché, mais vous dites : Nous voyons. Votre péché demeure » (Jn, 10, 40-41) ; ceux qui provoquaient ce soupir pathétique du Sauveur : «Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! »
(Jn, 5, 40).
Aucun de ceux-là ne veut et, par conséquent, ne peut guérir. L'homme à le terrible pouvoir de rendre inefficaces les remèdes, fussent-ils tout-puissants. Il refuse le remède ; et, semblable à ce malade devenu fou furieux, dont parle saint Augustin, il va jusqu'à tuer celui qui venait le sauver.
« Veux-tu guérir ? » C'est la question cruciale ou, pour mieux dire, la seule question. Car la question de possibilité est exclue quand le médecin est Dieu. Mais le manque de désir, entraînant le manque de foi, peut arrêter net le geste de la Toute-Puissance. Cette atonie morale, si elle est absolue, est négativement aussi efficace que l'hostilité des pharisiens.
Voilà pourquoi Jésus pose au paralytique cette question essentielle. Voulait-il, d'une volonté entendue au sens fort, sa guérison ? Car celui qui ne croit plus à la guérison possible ou la considère comme purement théorique ou chimérique ne veut pas vraiment guérir.
« Seigneur, je n'ai personne pour me plonger dans la piscine, quand l'eau se met à bouillonner; et le temps que j'y aille, un autre descend avant moi » (Jn, 5, 7). Peut-être ne se fait-il porter à Bezatha que par habitude, pour accomplir un des rites quotidiens de la vie, pour passer le temps. Les déceptions renouvelées ont presque tué en lui l'espoir et, par conséquent, le désir. La question du Christ a pour but de ranimer en lui ce désir, de rallumer cette mèche qui fume encore, mais si faiblement.
On arrive à se faire à tout, à se résigner à tout. On peut écouter le conseil que donne une philosophie sans espérance : « Puisque nous ne pouvons guérir de nos maux, il faut vivre avec nos maux. »
On peut s'installer dans les situations les plus inconfortables ou les plus douloureuses, dans le dénuement et la sous-alimentation, dans la salle d'hôpital. Mais se résigner à la prison est plus grave que perdre la liberté de ses mouvements ; abdiquer le désir de la guérison est plus irrémédiable que perdre la santé. En tout cas, renoncer au désir du bien ou à l'espérance du mieux est la déchéance extrême.
Et s'il reste difficile de s'installer dans la maladie ou la réclusion sans aucun geste protestataire, on peut aisément s'installer dans cette maladie et cette situation anormale qu'est le péché.
Si l'on ne peut aimer vraiment le mal physique, on peut fort bien aimer la maladie de l'âme. Il est impossible d'aimer la famine ; on peut, cependant, aimer cette famine dont souffrait l'enfant prodigue.
C'est que le péché a sa joie et son ivresse, joie frelatée, mais joie sentie, ivresse morbide, source de dégoûts, mais pour le moment enchanteresse. « Source délicieuse, en misères féconde » et que les misères de demain n'empêchent pas d'être aujourd'hui délicieuse.
Alors, si Dieu appelle, on se réfugie dans les raisons et les prétextes à l'infini : « Je ne peux pas descendre dans la piscine. Je ne peux trouver personne pour m'aider... Je ne peux pas... »
Si le prodigue, au lieu de dire : « Je me lèverai », avait gémi lâchement : « Je ne peux pas », il aurait fini par mourir sur la terre lointaine.
Ce qui est vrai de la conversion fondamentale du mal au bien est vrai aussi, toutes proportions gardées, de la conversion du bien au mieux, cette conversion quotidienne qui doit être l'occupation quotidienne du chrétien, cette aspiration à la pleine santé qu'est la sainteté. Là encore, le Maître interroge : « Veux-tu guérir ? » — « Mais c'est impossible, je n'ai personne... »
Tu n'as personne. Comment le prétendre? Tu as avec toi le Seigneur. Tu as celui dont la force s'appelle la Toute-Puissance. Tu as celui qui se nomme Jésus, à deux pas de toi, et qui te regarde, sondant ton regard et ton désir.
Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU, du Père Gaston Salet S. J.
elogofioupiou.over-blog.com