On a écrit : « Peut-être bien que la froideur unie à la générosité est, vis-à-vis de Dieu, la forme normale de l'amour. » Ce propos, qui semblerait d'abord un paradoxe mal soutenable, se justifie à la réflexion et paraît bien répondre aux données du problème de notre amour pour Dieu.
Évidemment, on est porté à croire que la froideur à l'égard de l'infiniment Aimable est une absurdité et que la seule attitude humaine raisonnable et toute naturelle est l'amour brûlant pour Dieu.
Mais il reste que l'Infini est par rapport à nous le Tout Autre et ne peut donc que nous déconcerter et nous intimider. On nous demande d'aimer l'Invisible, ce qui paraît au rebours de toutes nos tendances humaines. D'autre part, quand cet Infini et cet Invisible se met à notre portée et à notre niveau, quand il devient un homme, il risque aux regards superficiels de ne plus paraître l'Infini et l'infiniment Aimable et, par conséquent, de les décevoir.
Enfin ce Jésus, dont nous confessons rétrospectivement de toute notre foi la divinité et l'humanité, ce Jésus qui nous présente l'amabilité divine à travers un cœur humain et nous interdit ainsi la timidité autant que l'indifférence, ce Jésus est maintenant caché pour nous. « Jésus, que maintenant je contemple voilé, donnez-moi ce dont mon âme a soif. » Il faut bien constater qu'avec Dieu nous restons sur notre faim et notre soif d'amour senti. Mais pourquoi nous étonner de l'austérité d'un amour qui repose essentiellement sur la foi? Pourquoi nous étonner de l'absence de ce sentimentalisme qui fait, en grande partie, la chaleur des affections humaines? « Dieu est donné absent », a-t-on dit. Et cette formule étrange exprime l'étrangeté d'une présence qui, sauf cas exceptionnels, n'est pas sensible. Dans la spiritualité de l'Évangile, trouve-t-on fréquemment mentionné cet état que les livres de piété nomment consolation ?
L'Évangile insiste, au contraire, sur l'aspect de service dévoué et onéreux que comporte notre amour réel pour Dieu. Suivre le Christ, tout laisser pour lui, porter la croix à sa suite, faire sa volonté, telles sont les preuves valables qu'on nous demande, et non point les exclamations soi-disant ferventes : « Seigneur, Seigneur! »
A propos de l'amour du prochain le Maître a déclaré : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? Les païens, eux-mêmes, n'en font-ils pas autant? » (Mt., 5, 46-47). On pourrait transposer ces phrases et dire : « Si vous aimez Dieu quand son amabilité vous est perceptible et que vous en sentez la douceur, quand Dieu semble se mettre à votre service, l'aimez-vous vraiment pour lui-même ? » Aimez-vous le Dieu des consolations, demande saint François de Sales, ou seulement les consolations de Dieu ?
Mais la fidélité à Dieu dans les nuits obscures et le dépouillement rigoureux est un contrôle qui ne trompe pas. Elle suppose, en effet, une abnégation de soi qui élimine l'égoïsme le plus subtil : « Allons, mon âme, allons tête levée au-dessus de ce qui se passe au-dehors et au-dedans de nous, toujours contents de Dieu, contents de ce qu'il fait de nous et de ce qu'il nous fait faire. Gardons-nous bien de nous engager imprudemment dans cette multitude de réflexions inquiètes qui, comme autant de sentiers perdus, s'offrent à notre esprit pour l'égarer et pour lui faire faire à pure perte des pas sans fin. Passons ce labyrinthe de notre amour-propre en sautant par-dessus et non pas en le parcourant par des détours interminables. » Aux heures où Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face disait : « Lorsque je chante le bonheur du ciel, je n'en ressens aucune joie, car je chante, seulement, ce que je veux croire », elle pouvait s'assurer de son amour réel : c'était bien « la froideur unie à la générosité ».
En pareil état on ne saurait craindre la tiédeur : on en est très précisément aux antipodes. Car être tiède c'est, vis-à-vis de Dieu, unir la froideur acceptée et la lâcheté volontaire. Si l'on a pu dire avec raison : « La religion n'est pas ce que l'on sent de Dieu, mais ce que l'on donne à Dieu », être tiède c'est généralement, en fait, ne rien sentir de Dieu, mais c'est essentiellement refuser à Dieu ce qu'il réclame.
La froideur unie à la générosité n'est, certes, point le paradis sur terre. Lorsque sainte Thérèse d'Avila, convertie d'une vie religieuse un peu traînante à la vie de ferveur, s'astreignait à faire une heure d'oraison dans un ennui pesant et en résistant à l'envie de secouer le sablier pour en finir plus tôt, elle n'était, certes, pas au paradis. Et la paix que souhaite saint Paul aux fidèles, « cette paix qui surpasse toute intelligence », qu'aucun effort de l'esprit humain ne peut produire (Phil., 4, 7), cette paix est d'un ordre supérieur à tout sentiment humain ; mais il n'est pas dit qu'elle surpasse ni même égale leur douceur. Elle peut être cette paix, quelquefois sèche et même amère, dont parle un auteur spirituel, mais dont il ajoute que l'âme la préfère à l'ivresse des passions.
Comment cet état si peu consolant peut-il apporter, cependant, une consolation profonde ? C'est qu'en nous permettant de contrôler la sincérité de notre amour pour Dieu, il nous assure de la réalité de l'amour de Dieu pour nous. « C'est l'amour que Dieu a pour nous qui nous donne tout, rappelle Fénelon, mais le plus grand don qu'il nous puisse faire, c'est de nous donner l'amour que nous devons avoir pour lui. » Manifestement notre pauvre fidélité est un don de Dieu. Comment, sans lui, en l'absence de tout réconfort sensible, pourrions-nous tenir une heure à son service ? Ferions-nous mieux que les Apôtres ? « Vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi » (Mt., 26, 40).
Cette fidélité doit être la grande préoccupation et la requête essentielle d'une prière vraiment chrétienne. « Donnez-moi votre grâce et votre amour, disait saint Ignace, alors je suis assez riche et ne demande plus rien. » C'est la prière qui nous fortifiera sur les chemins arides qui mènent à la Terre sainte.
C'est elle qui, après les douceurs que Dieu accorde parfois, oasis rares et simples campements, nous fera aspirer au royaume promis, c'est-à-dire à la vision rassasiante et éternelle.
« Seigneur, disait sainte Thérèse à son lit de mort, Seigneur, il est bien temps de nous voir ! »
Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU, du Père Gaston Salet S. J.
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