Tous tant que nous sommes sur la terre, nous sommes poursuivis par une même idée fixe, nous avons un unique idéal : Le bonheur. Peut-être nous arrive-t-il de ne pas nous en rendre compte ; mais pourtant il en est ainsi.
Or nous sommes victimes d'une effroyable illusion ; la voici : Nous croyons que le plaisir est la route pour arriver au bonheur, ou plutôt que le plaisir et le bonheur c'est la même chose. De là cette perpétuelle pensée : Je veux le bonheur, donc je dois chercher le plaisir ; si j'ai le plaisir, j'aurai tout, il ne me manquera plus rien.
Le plaisir produit deux choses : La première est un étourdissement, un enivrement factice, une satisfaction vive mais passagère. La seconde, c'est le dégoût, l'ennui, le désenchantement, l'amertume, et souvent la honte et le remords.
La première de ces deux choses ressemble à la rose dont le parfum et les belles couleurs vous séduisent ; la seconde, ce sont les épines du rosier qui ensanglantent vos mains lorsque vous cueillez la rose.
Toute personne qui approche ses lèvres de la coupe du plaisir se prépare une déception ; car si la coupe contient une douce liqueur, elle contient aussi une lie empoisonnée.
Peut-être croyez-vous que nous ne vous disons pas la vérité, ou du moins que nous exagérons ? Nous allons faire parler quelques personnes bien connues qui ont goûté les plaisirs les plus variés et les plus exquis. Vous pourrez vous en rapporter à leur témoignage.
Après une enfance et une jeunesse très malheureuses, Mme de Maintenon parvint à la plus haute situation qu'il fût possible d'imaginer ; aussi semble-t-il qu'elle ne pouvait manquer d'être heureuse. A la vérité, elle fut d'abord comme enivrée des douceurs qu'elle goûtait dans ce nouvel état. Mais cette ivresse ne dura que trois semaines. Bientôt, comme elle le déclare, elle sentit le vide de l'appareil imposant qui l'environnait ; écrivant un jour à son frère, elle lui disait : Je ne puis plus y tenir, je voudrais être morte. Ce ne fut qu'en s'élevant à une haute piété qu'elle parvint au bonheur que toutes les grandeurs de la terre n'avaient pu lui donner ; et c'est ce qui lui a fait dire : « Tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose.
On n'est en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu.Alors on sent qu'il n'y a plus rien à chercher et qu'on est arrivé à ce qui seul est bon sur la terre. On a des chagrins, mais on a aussi une solide consolation et la paix au fond du cœur au milieu des plus grandes peines. »
Les heureux du monde, disait-elle encore, ne savent véritablement que faire, et rien ne leur fait plaisir. Les jours de fête sont les plus ennuyeux pour ceux qui n'ont pas de piété ; ils ne savent comment les employer. Les palais, les parcs, les plus belles choses ne font plus de plaisir à la longue et deviennent indifférents. De plus, ce ne sont point ces choses-là qui peuvent nous rendre heureuses : Notre bonheur ne peut venir que du dedans. Il n'y a de vrai bonheur que dans le service de Dieu. »
Mme Récamier avait été la femme la plus adulée et la plus recherchée de son siècle ; or elle disait souvent à sa nièce « combien, dans sa vie en apparence si animée et si douce, il y avait eu de vide et d'effort, et que jamais à une femme pour qui elle aurait de l'amitié elle n'en souhaiterait une pareille. « Mme Émile de Girardin (Delphine Gay), après avoir fait, elle aussi, la triste expérience des choses et des amitiés de ce monde, élevant vers Dieu son esprit et son cœur, s'écriait : « Oh ! Qu'elle est généreuse, cette religion qui d'un sacrifice nous fait une espérance ; qui nous montre toujours après la nuit, et même à cause de la nuit, un beau jour ; qui nous promet le bonheur comme une conséquence des larmes ; qui nous dit enfin : « Souffrir, c'est mériter ! »
On me dit que j'ai moins à me plaindre qu'une autre, écrivait la fameuse Ninon de Lenclos. Que cela soit ou non, si l'on m'avait proposé une telle vie, je me serais pendue ! »
Une autre femme, bien connue par les égarements de son esprit et de son cœur, Georges Sand, n'a pu s'empêcher de laisser tomber de sa plume ces aveux éloquents :
« Le bonheur n'est pas ce que vous croyez : ce n'est pas cette violente aspiration vers un être créé ; c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre âme vers l'inconnu. Hélas ! Ce n'est pas notre âme seulement qui souffre de l'absence de Dieu, c'est notre être tout entier... L'ennui désole ma vie, l'ennui me tue. Tout s'épuise pour moi, tout s'en va. J'ai vu la vie à peu près sous toutes ses faces, la nature dans toutes ses splendeurs. Que verrai-je maintenant ? Quand j'ai réussi à combler l'abîme d'une journée, je me demande avec effroi avec quoi je comblerai celui du lendemain... Il est des heures dans la nuit où je me sens accablée d'une épouvantable douleur. D'abord c'est une tristesse inexprimable : La nature tout entière pèse sur moi, et je me traîne brisée, fléchissant sous le fardeau de la vie, comme un nain qui serait forcé de porter un géant... Alors l'élan poétique et tendre tourne en moi à l'effroi et au reproche. Je hais l'admirable beauté des étoiles, et la splendeur des choses qui nourrissent mes contemplations ordinaires ne me paraît plus que l'implacable indifférence de la puissance pour la faiblesse. Je suis en désaccord avec tout, et mon âme crie, au sein de la création, comme une corde qui se brise au milieu des mélodies; triomphantes d'un instrument sacré. »
Quelle femme pouvait humainement être estimée plus heureuse que cette célèbre madame du Deffand, placée par Voltaire sur une espèce de piédestal, et qui trônait comme une, reine dans les salons de la libre pensée, à la fin du XVIII ème siècle ? Eh bien, en fait de lectures attristantes, on trouverait difficilement quelque chose de plus caractéristique que les volumes de lettres qu'elle a laissés.
« Pour moi, je l'avoue, déclare-t-elle, je n'ai qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, qu'un chagrin, qu'un malheur : c'est la douleur d'être née.
« Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console pas d'être née ?
« Je ne suis point faite pour ce monde-ci ; je ne sais pas s'il y en a un autre ; en cas que cet autre existe, quel qu'il puisse être, je le crains.
« On ne peut être en paix ni avec les autres, ni avec soi-même, » etc.…
Écoutons maintenant Mme de Staël, qui a fait tant de bruit au commencement du XIXe siècle.
« Je suis plongée, écrit-elle, dans une espèce de désespoir qui me dévore ; je ne crois pas que je me relève jamais de ce que j'éprouve. Rien ne m'intéresse plus, je ne trouve de plaisir à rien : la vie est pour moi comme un bal dont la musique a cessé, et tout me paraît sans couleur. Je vous assure que si vous lisiez dans mon âme, je vous ferais pitié. Je suis bien convaincue que le plus grand service que je puisse rendre à ce qui m'entoure, c'est de m'éloigner... Si je me laissais aller à la pente de mon esprit, j'offrirais le plus misérable spectacle. »
Lorsqu'on lit les Souvenirs que les grands hommes ont laissés de leur carrière, on constate les mêmes aveux, navrants, déchirants. On en trouverait notamment de très suggestifs échantillons dans les œuvres de Byron, Lamartine, Nodier, Michelet, de Custine, Schouvalolï, Maine de Biran, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Maurice de Guérin, Alfred de Musset, etc. etc.…
Concluons avec Mme de Lambert: «La religion et le bonheur se donnent la main ; ce sont des inséparables. Vous ne serez heureuse que par la vertu ; vous ne serez malheureuse que par la dissipation, le dérèglement. Rentrez en vous-même : Vous pourrez reconnaître déjà que vous n'avez jamais pu véritablement vous dire malheureuse si vous n'y avez donné lieu en manquant à quelque vertu. »
Par contre, les plaisirs mènent tôt ou tard à la tristesse, au chagrin, au dégoût ; séparés de la vraie vie chrétienne, ils sont incompatibles avec le bonheur.
Tiré de : LECTURES MÉDITÉES (1933)
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