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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 11:05

La mort procure à celui qui meurt bien, cette jeu­nesse toujours renouvelée qui ignore désormais l'agonie des hommes : il est naturel qu'on la voie en beauté. La jeunesse, printemps de la vie, n'est-elle pas le symbole de tout ce qui fleurit et rayonne?

 

Le moyen âge représentait les morts jeunes et beaux, quel que fût leur âge. Au portail de Bourges, saint Louis est un jouvenceau tenant une fleur. Tous les élus d'Angélico sont charmants. C'est là une façon, pour l'esprit de foi, de célé­brer la jeunesse éternelle. Les théologiens, s'insé­rant entre Platon et Mallarmé, affirment que la résurrection change en lui-même le mort, c'est-à-dire réalise son idée type, écartant les accidents de la naissance ou de la vie, les tares de la vieil­lesse.

 

La couche funèbre, déjà, prélude à ce redres­sement. Elle ennoblit presque toujours les corps. Le reflet du ciel sur l'âme, à plus forte raison doit-il y apporter de la beauté. C'est là ce qui importe.  Quand le  sacrifice sera accompli,  on tentera de le poétiser avec des fleurs, des chants, un cortège et des pompes religieuses. On décorera la tombe; on s'efforcera de conserver au cime­tière sa gravité et la paix de son majestueux habi­tant : le silence.

 

Au lit de mort, le partant a dans son âme le principe d'une plus haute harmonie, moins mêlée à nos banalités et spirituelle dans son essence, cette fois, non plus en symbole.

 

Placé en quelque sorte entre ciel et terre, ayant toute sa vie devant soi, et le monde, et les domai­nes mystérieux où il accède, coupé du mal, con­fiant dans le bien, élargi au dedans par l'espérance, le mourant a licence de tout accorder, de tout harmoniser en soi, comme Dieu fait dans sa providence. Il juge mieux des rapports des choses;  il pèse les valeurs; il fait leur part à toutes gens et à tous événements. Je regard vers Dieu fournissant la lumière, et l'ultime désintéressement écartant ces jugements passionnés qui troublent nos consciences et nos vies.

 

L'entrée dans la communion des saints est alors facile. En quelque sorte on la voit. Nos proches sont là. Nos anciens les prolongent vers le passé. On pense aux hommes avec souci et indulgence. On veut du bien à tous. On comprend. On par­donne. On se détache de ce qui divisait.

 

On se sent un en Dieu, et ceux qu'on va rejoindre là haut sont de la fête. On salue les anges de loin, de près, escomptant leur aide. L'humble chambre est comme un univers entre deux : tel l'auguste local où Rembrandt fait mourir Marie, dans une gravure célèbre.

 

Est-ce une chambre, est-ce l'ha­bitat humain sanctifié, est-ce le ciel, on ne sait; mais la beauté est présente, beauté spirituelle in­tense, prolongée par la beauté du décor.

 

Ainsi aimerait-on voir mourir tout chrétien. Cela se produit, et les témoins en gardent une impression comme d'un parfum qu'aucun vent ne dissipe. Flaubert a écrit :  « Quand une fois on a baisé un cadavre au front, il vous en reste toujours sur les lèvres quelque chose, une amer­tume infinie, un arrière-goût de néant que rien n’efface. »

 

Je comprends ce langage d'incroyant; mais ce n'est pas cela que Michel-Ange regrettait de n'avoir osé cueillir sur un front noble et cher; le chrétien sublime avait en lui de quoi noyer toute amertume dans la beauté et dans la gran­deur de l'âme, et ainsi pense à sa manière tout humble chrétien.    

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

elogofioupiou.over-blog.com

 

       

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