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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 19:41

 

 Au village d'Alèn, sur le bord de la rivière Mpiri, qui là-bas, sous l'Equateur, coule pares­seusement au travers de la grande sylve africai­ne, vivait, il y a quelques années, un vieux chef nommé Olane. C'était jadis, racontait-on le soir au foyer, un guerrier illustre, renommé par son courage féroce et sa ruse extrême; au milieu de bien des dangers, il avait conduit son peuple depuis les grands marais de l'intérieur jusqu'au bord de l'Ogowé, et au milieu des tribus qu'il avait traversées, femmes et enfants prononçaient son nom avec terreur. Femmes et enfanté, seuls, car les guerriers, eux, avaient tous succombé, soit dans le combat, soit prisonniers; un à un, vic­times en d'épouvantables festins, ils avaient pas­sé sous la dent du chef et de ses principaux guer­riers; le soir, par des nuits sombres, on enten­dait, ainsi le veut la théologie noire, on enten­dait leurs âmes errer, plaintives, condamnée à de longs tourments, faute des honneurs funèbres, qu'elles n'auraient jamais.

Lorsque je le connus, Olane était un vieux chef, et depuis de longues années, ses cheveux et sa barbe étaient devenus tout blanc. Au contact des Européens et surtout des missionnaires, peu à peu sa férocité d'autrefois avait disparu, ou à peu près. Quand nous venions dans son village faire le catéchisme, et le cas était presque journalier, car à peine deux heures de pirogue séparaient le village d'Alèn de la mission, il nous accueillait généralement bien, et lorsqu'après l'instruction, on engageait un bout de conversation, à peine un éclair de regret traversait-il encore son regard aux souvenirs des prouesses d'antan.

Peu à peu, tous les enfants du village étaient venus écouter nos instructions, quelques-uns étaient déjà à la mission, et parmi les hommes, beaucoup, lorsqu'ils croyaient n'avoir rien de mieux à faire, venaient nous écouter. Olane était du nombre. Rarement d'abord il y vint, puis plus souvent, et enfin, il n'y manqua jamais.

Recevoir le baptême, il l'eût fait volontier, car à son âge les plaisirs et les gloires de la terre ne comptaient plus guère. Il l'eût fait vo­lontiers sans un obstacle: son frère Etarè, féticheur du village.

En qualité de frère du chef, chargé, comme il arrive souvent, des fonctions religieuses, le frère d'Olane avait vu avec une irritation croissante son crédit diminuer beaucoup, car nous faisions un progrès sensible, et à maintes reprises, son mauvais vouloir pour nous s'était manifesté. Sans gros jugement téméraire, on pou­vait facilement lui attribuer deux ou trois pi­rogues volées «un commencement d'incendie à la mission, deux ou trois tentatives d'empoisonnent... A le voir, on l'aurait pris pour un co­quin, et on ne se serait pas trompé!

Maintes fois, Olane l'avait engagé à venir nous écouter; il l'avait fait, mais pour mieux ensuite tourner en dérision, dans des assemblées fétichistes, nos croyances et nos rites. L'enfer particulièrement, et le rôle des démons avaient, à plusieurs reprises, été l'objet de ses raille­ries sarcastiques; et tel était, malgré tout, son empire sur son frère, qu'il menaçait jour­nellement du courroux des dieux irrités, qu'Ola­ne, par peur des railleries, de se voir déchu de son rang, et surtout du poison, hésitait et pro­mettait de se faire chrétien, mais plus tard, beaucoup plus tard.

Or, ce soir-là, il pouvait être minuit. Une tornade furieuse nous avait empêchés pendant le jour d'aller au village. Après les chaleurs énervantes de l'orage, le sommeil était long à venir. Jouissant avec délices de la fraîcheur reposante de la nuit, nous étions sous la véran­da de la maison, quand tout à coup des cris sau­vages, des lamentations funèbres éclatent dans le sentier qui conduit à la mission, des torches s'agitent, et bientôt un groupe d'indigènes, 0lane en tête, apparaissent.

"Père, un grand malheur! Etare est mort, et » nous l'avons revu; il est revenu nous dire: "Voilà où je suis maintenant!" et il brûlait de partout; il a mis ses mains sur la porte, et la porte est brûlée!-Père, nous ne voulons pas al­ler avec lui! Baptise-nous bien vite! "


Oh! Oh! M’écriai-je, très surpris, c'est aller vite en besogne! Et je ne comprends pas très bien. Asseyez-vous là, par terre, et ne causez pas tous à la fois. Toi, Olane, parle. Qu’*est-il arrivé?

Et Olane commence :"Voici, Père! Ce matin, mon frère Etare est parti à la pêche. Tu as vu la tempête d'aujourd'hui! Il a été pris par le vent, et une vague a fait chavirer sa pirogue; du vil­lage, nous l'avons vu tomber gisais impossible d'aller à son secours; le vent et la pluie étaient trop forts, et nous ne savions ce qu'il était de~ venu. Moi, je m'étais retiré dans ma case, tiens, avec celui-ci, et celui-là encore.-Et il me montra deux indigènes qui approuvaient de la tête.-Nous parlions d'Etare, quand tout à coup nous l'avons vu près de la porte...-Vous l'avez vu?-Nous l'a­vons vu, comme je te vois, près de la porte, tout rouge, comme un charbon qu'on tire du feu, tout rouge et il ne se consumait pas!-Il vous a parlé?

-Oui : "Voilà comme j e suis maintenant, nous a-t-il dit, et j'espère bien que vous viendrez me rejoindre bientôt!" Et il s'est avancé, et il a piqué le doigt sur ma poitrine, tiens, là, où tu vois un trou noir."       ,

Et, en effet, sur la poitrine d'Olane se voyait une marque ronde, trace d'une profonde brûlure.

"Je me suis rejeté en arrière, poussant un cri de terreur: oh! Mon frère Etare! Et il avait dis­paru; mais sur la porte, près de la poignée, aussi bien que sur ma poitrine, tu pourras voir la trace de ses doigts."

Et les autres confirmèrent du geste et de la pa­role: "Nous avons vu. Ne voulant pas, bien sûr, aller le rejoindre, nous partions en hâte pour venir ici, quand, sur le bord de la rivière, sais-tu ce que nous avons rencontré? Le cadavre d'Etare, tout froid, tout glacé, que le flot venait de pous­ser sur la berge. Les femmes l'ont emporté, et nous, nous voici."

Le lendemain, avec Olane et ses compagnons, ras­surés et définitivement convertis, je prenais le Chemin d'Alen. Je voulais constater par moi-même les marques, noircies du passage d'un damné. Mais quand nous y arrivâmes, un grand feu brûlait à l'orée du village, près du bosquet sacré consa­cré aux idoles; les débris de la case d'Olane en avaient fourni les matériaux, car on n'avait pas voulu garder, d'accord avec toutes les tradi­tions indigènes, l'endroit où un mort était ap­paru. Un grand feu brûlait, et au milieu un ca­davre achevait de se consumer; c'était Etare, c'était le sorcier; ainsi il ne pourrait revenir tourmenter les vivants. Et tandis que nous étions là, devant le funèbre bûcher, une tête grimaçante se détacha et roula à nos pieds, les mâchoires entr'ouvertes en un rictus infernal.

La marque d'Olane ne s'est jamais effacée. Il a reçu le baptême; le village est aujourd'hui chrétien, et le souvenir de ces faits ne s'effarera pas de sitôt. Tout le monde connaît Olane sous ce nom: le frère du maudit.

Cette apparition terrifiante est raconté par ; le père H. Trilles, dans le messager du Saint-Esprit, janvier 1910, page 11 et suivantes.

 

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