Et pour en venir entre nous aux cas pratiques, combien de fois n'est-il pas arrivé, père de famille, qu'un ami s'est approché de vous pendant que vous étiez occupé, soit dans votre atelier, soit dans votre magasin, ou assis à une table de jeu, ou faisant antichambre en attendant votre tour d'audience, ou conversant dans un cercle de désœuvrés, pour vous souffler à l'oreille que votre fils faisait de fréquentes stations dans certains endroits suspects, qu'on le voyait souvent à la porte de telle maison, et que sa fréquentation devenue publique faisait connaître la passion délirante qui l'égarait, , ou bien pour vous avertir qu'ayant attaqué un de ses compagnons pour une bagatelle, il l'avait accablé d'injures et de coups ? Et qu'avez-vous répondu ?
Sans vous émouvoir le moins du monde, vous avez excusé sa jeunesse en disant : Que voulez-vous ? Il est encore jeune ; à son âge, moi aussi j'ai brisé une lance. Et peut-être avez-vous été jusqu'à louer son courage et sa bravoure. De retour chez vous, vous l'avez accueilli avec le même air qu'auparavant, si pas mieux ; il s'est assis à votre table comme auparavant, il a conservé la même place dans votre affection, en un mot, il n'a rien perdu aux yeux de son père, parce que son père n'avait souffert aucun préjudice dans ses intérêts temporels.
Peu de temps après, le même ami est venu vous dire, d'une manière vague, que votre fils avait perdu au jeu dans telle maison une somme considérable, et qu'il était assiégé par ses créanciers, lesquels menaçaient de recourir aux tribunaux pour se faire payer. Alors qu'avez-vous dit ? Ah ! Quels emportements ! Quelle fureur ! Quel vacarme ! Quel ressentiment ! Quelle rage ! Qu'il ne paraisse plus devant moi, l'infâme. Non, il ne mérite plus de demeurer chez moi le misérable qui veut ruiner son père. — Mais, monsieur, il faut considérer qu'il est jeune. — Quoi jeune ! J’aurai donc dépensé mes années et mes sueurs pour m'élever une modeste fortune, afin que ce malheureux me la renversât en quelques heures ? Non, je ne veux plus le voir. Je le châtierai tant que je vivrai en le privant à jamais de ma présence, je le châtierai à la mort en le déshéritant et en lui léguant pour héritage la pauvreté. — N'est-ce pas ainsi que les choses se passent ?
Mais est-ce bien ainsi qu'elles devraient se passer ? Quel étrange aveuglement ! Comment ! Parents insensés, vous vous montrez si sévères quand il s'agit des intérêts du temps, et vous avez si peu de souci des intérêts bien plus importants de l'âme ?
A quoi pensez-vous du matin au soir ? À quoi tendent tous vos efforts, sinon à procurer à vos enfants soit une position plus opulente, soit un état plus lucratif ou un emploi plus convenable ? N'est-il pas vrai que vous n'omettez rien pour qu'ils deviennent habiles dans les écoles, braves dans la milice, ingénieux dans les affaires, afin d'assurer par là leur fortune, et de les mettre à même, comme vous le dites, de figurer plus honorablement dans le monde ?
Mais de mettre leur salut en sûreté, quand y penserez-vous ! Ah ! C'est là ce qui arrachait des larmes à saint Jean Chrysostome : « Les uns pourvoient leurs enfants de grades dans l'armée, les autres d'honneurs, ceux-ci de dignités, ceux-là de richesses ; et personne, chose déplorable ! Ne songe à les pourvoir de l'amitié de Dieu. » Quel amour insensé ! Pourvoir ses enfants de tout excepté de Dieu !
(A suivre)
Tiré de : De l’Éducation des enfants, œuvre de Saint LÉONARD de Port Maurice.
Disponible « Les Guillots» Villegenon 18260 Vailly-s/-Sauldre.
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