Un moyen très efficace, en même temps qu'une condition indispensable, pour obtenir à nos parents ou amis défunts le soulagement que désire notre cœur, c'est de faire avec une parfaite générosité le sacrifice de leur présence, de nous résigner sincèrement à l'épreuve que Dieu nous a envoyée en les retirant de ce monde.
Il est vrai que nous ne sommes pas toujours maîtres de nos sensations ; il y a quelque chose de plus fort que nous dans le premier choc d'une grande douleur occasionnée par la perte d'une personne qui nous était chère. Cette croix a des effets d'autant plus sensibles que rarement on s'y est préparé.
«La tendresse filiale, en particulier, écrit un pieux auteur, ne comprend pas la possibilité de certaines séparations ; elle s'aveugle sur la tombe ouverte d'une mère ou d'un père, comme la mère s'aveugle sur le berceau d'un enfant. Il semble que les cœurs, enlacés les uns dans les autres par une affection pure, ne puissent ni vivre ni mourir l'un sans l'autre. Aucun raisonnement, aucune pieuse pensée, pas même la foi chrétienne, n'est capable de détruire cette dernière illusion, tant elle est fondée sur l'éternelle vérité. »
Et, quand l'événement est arrivé, mille circonstances concourent à augmenter encore les émotions et les regrets. Nous nous rappelons à chaque instant, plus ou moins volontairement, la sollicitude que la personne aimée, et qui n'est plus, eut pour nous, la part qu'elle prit à nos joies et à nos tristesses, les souffrances qu'elle supporta, les larmes qu'elle versa pour nous peut-être; et ces images, en brisant notre âme, nous livrent presque sans défense aux luttes et aux assauts qui ébranlent l'infirmité humaine, triste résultat de l'altération de tous nos organes par le péché originel. Mais notre raison n'est point anéantie, surtout quand elle est aidée de la foi ; elle attend que l'affliction qui était concentrée en nous ait suivi son cours, et qu'elle soit, sinon épuisée, du moins affaiblie et reposée. Alors, par l'effet de la grâce, si on ne la repousse pas, viennent sans effort se présenter à notre esprit les motifs de résignation.
D'abord, toute perte, toute affliction, quelle qu'elle soit, est une croix qui nous vient de la main du meilleur des pères, de notre Père qui est dans les cieux, et qui ne la permet que pour le plus grand bien de ceux qu'il frappe. Puis, quelle est l'heure, dans la vie, où chacune de nous n'a pas mérité d'être frappée à cause de ses offenses envers ce Père si clément ? C'est tout à la fois pour notre utilité et pour la gloire de Dieu ne nous sommes punies ; mais une voix secrète ne cesse point nous avertir que, si la correction est inévitable, elle est salutaire et toujours accompagnée de quelque adoucissement. Ces pensées dictaient à saint Basile une admirable réponse a tous ceux qui, loin de bénir la main qui les frappe, sont près de se révolter contre elle, et qui demandent comment ils pourraient faire autrement : « Pourquoi, s'écrie-t-il, en pensant que Dieu avait bien aussi quelque droit de disposer d'un bien qui était à lui, pourquoi donc ne pas laisser à ce Dieu, la sagesse même, la liberté d'appeler à lui ses enfants ?
Pourquoi ces murmures, comme si nous étions dépouillés de quelque chose qui fût à nous ? Pourquoi ces plaintes sur les morts, comme s'il y eût quelque injustice commise à leur égard ?
Pensez plutôt, non pas qu'il soit mort, mais qu'il n'a fait que retourner à son maître ; pensez, non plus que cet ami est perdu pour vous, mais qu'il est allé faire un voyage lointain et vous devancer de quelques jours au terme où nous devons tous aboutir. Dans le grand chemin de la vie humaine, on ne rencontre de compagnon que pour se séparer un jour et se rendre, chacun de son côté, au terme inévitable du voyage.... »
Entrons courageusement dans ces dispositions, et lorsque Dieu frappe un de nos proches, disons-nous bien que si nous voulons abréger le Purgatoire de ce frère chéri, notre premier soin doit être de courber notre front sous la main de Dieu, de baiser nous-même la verge qui nous a frappée, de nous soumettre finalement à la volonté du Seigneur, sans plainte ni murmure.
Si Dieu ne veut pas que notre douleur soit excessive et inconsolable, ni surtout qu'elle prenne un caractère de murmure et de désespoir, il est bien loin de nous interdire le souvenir de ceux que nous pleurons.
Tout au contraire la pensée de nos chers morts » est tout à la fois très utile à eux et à nous. Qu'elle leur soit utile à eux-mêmes, nous n'avons pas à le démontrer : elle provoque des prières à leur intention, des œuvres satisfactoires, des sacrifices qui leur valent de précieux soulagements.
Mais ce souvenir ne nous est pas moins utile à nous-mêmes. Il se transforme, par la foi, en un sentiment de piété, de confiance en Dieu, d'encouragement, de chrétienne fermeté.
Souvenons-nous donc pieusement et longtemps de toute personne qui nous était chère, et qu'un trépas plus ou moins prévu nous a ravie ; aimons à nous retracer ses qualités, surtout ses bonnes actions : que son nom revienne fréquemment sur nos lèvres, et répétons dans les épanchements de notre cœur, avec nos parents ou nos amis, les paroles de saint Jérôme, après sa séparation de sainte Paule : « Nous la possédons encore auprès de nous ; car tout continue de vivre en Dieu, et celui qui retourne au Seigneur ne cesse pas de faire partie de la famille... »
Extrait de LECTURES MÉDITÉES (1933)
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