Comment pourrait-on, vous disent certaines personnes, approfondir les vérités religieuses ? C'est trop abstrait, trop relevé, il s'y trouve trop de mystères et de vérités impénétrables.
C’est une excuse puérile ! Qu'est-ce que les passions, l'ambition, la haine, la curiosité ne font point rechercher, découvrir ou deviner aux hommes les plus vulgaires ?
Qu'est-ce que les hommes n'ont pas inventé pour gagner de l'argent par leur commerce ?
Qu'est-ce qu'un prisonnier n'imagine pas dans une prison pendant vingt ans, pour tâcher d'en sortir, pour avoir des nouvelles de ses amis, pour leur donner des siennes, pour tromper la vigilance et la défiance de ceux qui le tiennent en captivité ?
Qu'est-ce qu'un homme ne rechercherait point pour découvrir les causes de son état, s'il se trouvait tout à coup à son réveil transporté dans une île déserte et inconnue ?
Que ne ferait-il pas pour savoir comment il y aurait été transporté pendant son sommeil, pour chercher dans cette île quelque trace d'habitation, quelque vestige d'habitant, pour inventer quelque moyen de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de naviguer et de retourner en son pays ?
Voilà les ressources naturelles de l'esprit humain chez les hommes même les moins cultivés. Il n'y a qu'à bien vouloirpour parvenir à toutes les choses qui ne sont pas absolument impossibles. Aimez autant la vérité que vous aimez votre santé, votre vanité, votre liberté, votre plaisir, votre fantaisie : vous la trouverez. Au lieu de vous amuser aux sottises qu'on nomme fortune, divertissements, spectacles, réputation, politique, ne soyez occupée que de vous dire à vous-même : Qui suis-je, où suis-je, d'où viens-je ? Depuis quand suis-je venue ici ? Où vais-je ? Pourquoi suis-je ici ? Quels sont ces autres êtres qui me ressemblent et qui m'environnent ; d'où viennent-ils ?
Je n'ai nulle autre affaire dans ce coin de l'univers, où je suis comme tombée des nues, que celle de songer à mon état, de découvrir mon origine et ma fin. Je n'ai que peu de temps à passer dans cet état : je dois l'employer à découvrir ce qui doit décider de moi. Je ne dois avoir qu'un seul souci : m'étudier, m'approfondir, et arriver coûte que coûte à connaître la vérité sur moi-même. Quand il me faudrait passer toute ma vie dans cette recherche, qu'importe ?
Cette courte vie n'est que le songe d'une nuit ; si peu que je suive ma raison avec courage, je dois être plus content de la passer dans une si importante occupation, avec la consolation d'agir sérieusement, que de m'abandonner à la folie de mes passions qui se tourneraient en malheur pour moi.
Pourquoi les hommes ne feraient-ils pas, pour la découverte d'eux-mêmes, ce que fit ce Scythe Anacharsis, qui vint en Grèce chercher la vérité ; et ce que faisaient les Grecs, qui allaient en Égypte, en Asie, et jusque dans les Indes chercher la sagesse ?
Il ne faut pas beaucoup de lumière pour apercevoir qu'on est dans les ténèbres ; il ne faut pas être bien fort pour sentir son impuissance ! Un voyageur va au Monomotapa et au Japon pour apprendre ce qui ne mérite nullement sa curiosité, et dont la découverte ne le guérira d'aucun de ses maux.
Quand trouvera-t-on des hommes qui fassent, non pas le tour du monde, mais le moindre effort pour développer le grand mystère de leur propre état ? On parcourt les mers les plus orageuses pour aller chercher à quatre mille lieues d'ici le poivre et la cannelle ; on surmonte les vents, les flots, les abîmes et les écueils, pour avoir ce qui n'est presque bon à rien ; et on ne traverserait pas la Manche pour connaître la vérité, pour apprendre à être sage, à être digne d'un bonheur éternel!
En faut-il davantage pour confondre l'homme, pour le couvrir de honte sur son ignorance, pour le rendre inexcusable d'entretenir une indolence si dénaturée et une stupidité si monstrueuse ?
On ose dire qu'un villageois n'a pas assez d'esprit pour apprendre son catéchisme, pendant qu'il apprend sans peine toutes les chansons malignes et impudentes de son village, pendant qu'il use des déguisements les plus subtils pour cacher ses débauches et ses larcins !
L'esprit de chacun de nous s'étend ou se raccourcit suivant l'application ou l'inapplication où il vit. L'esprit est comme un cuir souple : il s'allonge et s'élargit à proportion de la bonne volonté et de l'exercice.
Tournez votre esprit autant vers le bien qu'il l'est d'ordinaire tourné vers le mal, vous trouverez par le seul amour du bien des ressources incroyables d'esprit pour arriver à la vérité, chez ceux mêmes qui montrent le moins d'intelligence.
Allez à Dieu, franchement, humblement, priez-le de vous éclairer et vous comprendrez tout autrement les choses de la religion.
fénelon
EXTRAIT DE : LECTURES MÉDITÉES (1933)
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