Envisagée par rapport à Dieu, la première cause de nos tristesses est le péché.La paix est la « tranquillité de l'ordre », et, quand le péché a détruit l'ordre, il n'y a plus ni paix ni joie.
Il n'y a point de paix pour l'impie ! Le péché fait de notre âme un enfer anticipé. Le pécheur peut chercher à s'étourdir, faire du bruit autour de lui, essayer de s'arracher à lui-même : le besoin même qu'il éprouve des distractions bruyantes pour tromper sa douleur est une preuve qu'il souffre.
Le remords comme un ver rongeur est attaché à l'âme coupable. Quand on est ami de Dieu, les peines de la vie n'altèrent point les jouissances de l'âme, la douleur trouve son contrepoids dans la résignation.
Si Dieu frappe d'une main, il caresse de l'autre: l'oeil fixé sur le ciel, si l'on pleure, l'espérance autant que la douleur fait couler les larmes. Après le péché, les peines sont plus vives : plus rien ne vient consoler le cœur brisé. La foi rappelle l'idée : qu’après la mort d’un pécheur, il y a un Dieu vengeur, un feu éternel. Les joies, de cet état de vie, dès lors, semblent sans saveur ; les fleurs sans parfum ; le ciel sans éclat.
O terrible tristesse d'un cœur coupable ! Que saint Augustin a raison de comparer à l'enfer un cœur qui est en proie à une telle tristesse.
A côté du péché, il faut mettre la tiédeur, la mondanité, l'immortification.
Une âme qui ne veut se donner ni à Dieu, ni au démon, ne goûtant ni les douces joies des justes, ni les plaisirs criminels des méchants, se trouve dans un tiraillement perpétuel. « Vous êtes bien ivre des contentements mondains ; ce n'est pas merveille, dit S. François de Sales, si les délices spirituelles vous sont à dégoût ! » Vous voulez servir deux maîtres ; Dieu vous délaissera, et avec Dieu, la paix et la joie fuiront votre cœur.
D'autres fois, notre tristesse vient d'un manque de confiance en Dieu ou de résignation à son bon plaisir. Au lieu de dire comme Jésus et Marie : « Fiat » qu'il me soit fait, Seigneur, selon votre volonté ; nous nous laissons abattre par l'épreuve. Au lieu de nous rappeler que Dieu veille sur nous, et qu'il n'y a pas d'affection de mère penchée sur le berceau de son nouveau-né qui nous laisse entrevoir l'infinie bonté de Dieu ; au lieu de fondre notre volonté dans celle de Dieu, de jeter dans son sein nos chagrins et contrariétés, nous croyons tout perdu si la souffrance nous visite.
Et comme si à chaque jour ne suffisait pas son mal, nous augmentons nos peines d'aujourd'hui par le souvenir amer de nos peines d'hier, et par la prévision toujours exagérée des peines de demain.
Si telle est l'origine de nos tristesses, revenons à Dieu par l'amour et la confiante résignation. Chassons de notre âme le remords et le péché. La paix de la conscience est un festin continuel.
Combien nos joies seront plus vives, nos peines moins amères, notre courage raffermi, quand nous pourrons nous dire après une absolution bien reçue : « Je suis l'amie de Dieu ! Que m'importent le mal et la mort ? Le ciel m'appartient ! »
Mais la principale cause de la tristesse est l'orgueil.Lorsque nos peines ne sont pas couronnées de succès, et qu'au lieu d’un éloge, nous ne recevons qu'un blâme, lorsque nous voyons donner à une autre les louanges que nous avions cru mériter, nous ressemblons parfois à Aman, condamné à renoncer à son triomphe en l'honneur du juif Mardochée.
C'est l'orgueil souvent qui est la cause de ces empressements et de ces anxiétés qui agissent avec impétuosité comme les torrents, et ensuite n'aboutissent à rien, et attristent notre âme en la troublant par l'inquiétude du succès, ou par le dépit de n'avoir pas réussi.
C'est encore l'orgueil qui fait que l'on se décourage au moindre faux pas. Au lieu de se relever tout de suite avec une énergie nouvelle, on s'étonne de sa faiblesse ; on s'attriste de sa faite, moins par regret d'avoir offensé Dieu que par un secret déplaisir de se voir si peu de chose ; au lieu de se repentir de sa colère, par exemple, « on se met en colère de s'être mis en colère, on se fâche de sa fâcherie, » et on trouve de plus en plus pesant le joug que Jésus nous a donné comme doux et léger.
Combattons ces tristesses par l'humilité. Ne recherchons pas tant l'estime des hommes, qui est due à Dieu seul et non pas à nous. Élevons-nous au-dessus des choses de ce monde. « Mon Dieu, nous serons bientôt en l'éternité, dit saint François de Sales, et alors nous verrons combien les affaires de ce monde sont peu de chose... Il ne faut donc pas nous en tourmenter. »
Par rapport au prochain, nos tristesses et notre mauvaise humeur viennent souvent du manque de charité. Les âmes égoïstes, oublieuses du grand principe de la loi chrétienne : «vous aimerez le prochain comme vous-même. » Souvenez vous des exemples de Marie, qui était toujours comme à Cana attentive aux besoins des autres, et plus soigneuse de leurs intérêts que des siens. Les âmes égoïstes veulent se faire le centre de tout leur entourage. Toute louange, toute marque d'affection qu'on donne aux autres, semble à leur jalousie un vol qu'on leur fait.
Pour remédier à ce mal, oublions-nous un peu, regardons comme un bonheur de soulager une misère, de faire un plaisir à nos semblables, même à notre détriment, plutôt au détriment de notre égoïsme.
Sachons pardonner les imprévoyances, les oublis involontaires, les violences irréfléchies, plus nombreuses que nous ne l'imaginons. Soyons indulgents, soyons affables, comme Marie chez Elisabeth et aux noces de Cana. Voyons surtout dans nos inférieurs et nos égaux des frères de Jésus-Christ, des enfants de Dieu.
Enfin, suivons le conseil de saint Jacques : « Si quelqu'un est triste, qu'il prie.» «Prions, quoiqu'il semble que notre tristesse nous empêche de prier ; prions et demandons à Jésus et à Marie la grâce de comprendre cette admirable leçon :
«Apprenez de moi à être doux et humbles de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. »
Extrait de : Lectures Méditées 1933
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