BONNE ET HEUREUSE ANNÉE …
Une bonne année.
Une année bonne, cela signifie aux yeux de la raison purement terrestre une année exempte de maladies, d'insuccès, de revers, d'épreuves; une année qui apporte avec la plénitude de la santé et le développement de l'activité naturelle, l'acquisition abondante des biens terrestres, l'estime plus marquée de ses semblables, le succès encourageant, l'amélioration de sa condition sociale. C'est là le sens exclusif que les hommes, en général, et trop de chrétiens aussi, attachent à leurs souhaits du nouvel an. Sans doute, très légitimes peuvent être ces souhaits, mais ils restent incomplets. Pour un chrétien, ils ne sauraient suffire, car ils ne sont que l'envers de la médaille de la vie : c'est de l'autre côté qu'on doit en chercher la vraie signification.
Et cet autre côté porte les traits évangéliques : dans l'Évangile seul nous en trouverons la vraie signification. Personne n'est bon que Dieu seul : Dieu seul est complètement, définitivement bon, et nous sommes bons à proportion de nos rapports toujours plus intimes avec lui. Il nous apparaît, en ce temps-ci, dans la crèche où Il est descendu, pour nous donner les moyens de nous diriger vers Lui en esprit et en vérité; pour nous indiquer la voie qui nous permettra d'entrer en communication avec la Trinité Sainte, pour mettre entre nos mains débiles le prix du royaume des cieux : Ne craignez pas, petit troupeau, il a plu à votre Père de vous donner un Royaume.
C'est vers ce bien promis que doit regarder un chrétien pour comprendre la signification de sa vie, et juger de la bonté de ses années. Laissons les fils des hommes se livrer à une concurrence aveugle, brutale, autour d'une parcelle d'autorité, d'un lambeau de gloire terrestre ou d'un morceau de richesses; nous sommes nés pour quelque chose de plus grand; l'objet de nos désirs et de nos vœux est plus élevé : c'est le Royaume que nous a promis notre Père qui est aux cieux.
Ce Royaume, nous en avons les titres de possession dès ici-bas. Nous sommes réellement par la grâce sanctifiante les fils de ce Père, les cohéritiers de ce royaume. C'est la vie de Dieu commencée en nous et qui tend à se développer si nous ne laissons pas la nature entraver son travail.
Celui qui se préoccupe de faire ma volonté, nous viendrons en Lui, nous dit Jésus, et nous établirons en lui notre demeure. L'âme de ce .Royaume intérieur, l'Esprit-Saint, met en nos cœurs ces sentiments d'amour filial qui nous permettent de nous écrier avec une sainte hardiesse, en nous adressant à Dieu : Notre Père.
Voilà les éléments essentiels de la véritable bonté.
L'année qui apportera avec elle la fuite du péché — seule maladie qui peut porter atteinte à cette vie divine en nous — l'année qui apportera un accroissement de cette vie; qui fera déborder en nos actes quelque chose de ces richesses divines dont l'Esprit-Saint nous remplit; qui raffermira nos titres à la possession du seul véritable royaume; qui doublera nos actions sur ces valeurs surnaturelles; cette année-là sera bonne.
N'est-ce pas ce que nos pères, guidés par l'instinct d'une foi profonde, avaient compris ? N'est-ce pas là tout ce qu'ils exprimaient dans cette formule simple et sublime à la fois, parce que chrétienne : Bonne et heureuse année et le Paradis à la fin de vos jours. Formule qui, loin de nous faire sourire, devrait mettre dans nos cœurs un sentiment d'admiration profonde pour ces générations dont nous descendons, et qui savaient, dans la vie de chaque jour, rester en contact intime avec les réalités d'ordre surnaturel. Demandons pour tous ceux qui nous sont chers que l'année soit bonne dans ce plein sens chrétien...
Une heureuse année
Et si l'année est bonne dans ce plein sens, chrétien et sacerdotal, elle sera heureuse. Cette bonté pleine et entière suffirait déjà à nous assurer dans nos préoccupations d'ici-bas, la joie calme, la paix, le bonheur que le monde recherche avec ardeur. Cherchez d'abord le Royaume de Dieu, et toutes ces choses vous viendront par surcroit.
Mais elle est surtout la source d'un bonheur plus profond, elle livre le secret d'être heureux, non pas de cette joie bruyante, de ce bonheur tapageur, dont le siège est à la surface de la sensibilité mais d'être heureux de ce bonheur fondé sur la paix et la joie que Dieu donne à ses élus. Cette paix-là, source du vrai bonheur, elle habite les profondeurs de l'âme dans laquelle elle s'épanouit sous l'influence de la Trinité bienheureuse qui établit en nous sa demeure, en attendant de se donner à nous dans la paix et le bonheur complet et définitif de la vision et de l'amour béatifiques.
C'est le bonheur de vivre pour Dieu, et en vivant pour lui, de se rapprocher de lui toujours davantage. Ce bonheur ne fuit pas devant le sacrifice, les souffrances, l'épreuve, difficultés nécessaires pour l'approfondissement de la vie spirituelle, difficultés que le monde redoute par-dessus tout, parce qu'il ne voit que la croix et ne sait rien de l'onction qui rend la croix légère. Ou souffrir ou mourir, disait sainte Thérèse.
N'est-ce pas le sens profond des béatitudes évangéliques qui resteront un éternel paradoxe pour tous ceux qui n'ont pas compris l'esprit de l'Évangile, qui resteront une loi abstraite et lointaine pour ceux qui ne vivent pas de l'Évangile ? Heureux les pauvres en esprit, heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. Voilà le secret du bonheur, de la joie, de la paix chrétienne...
Demandons-nous si nous avons compris ainsi, dans leur sens complet les souhaits du nouvel an, et l'orientation que nous devons donner à notre vie pour qu'elle soit réellement bonne et heureuse. Demandons pardon à Dieu de nous être si souvent éloignés, au cours de l'année qui vient de s'écouler, de cet idéal de bonté.
Comme bouquet spirituel, conservons le plein sens de la formule traditionnelle des souhaits du nouvel an :
BONNE ET HEUREUSE ANNÉE et le Paradis à la fin de vos jours !
Mgr Emile Yelle, év.
Extrait de : NOURRITURES Spirituelles (Tome 1) 1956
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