Noël est la grande révolution bienfaisante…
Noël, c’est la date qui a coupé en deux la série des événements : le calendrier même qui semble si neutre et l'histoire la plus laïque en témoignent : on répartit le cours des siècles entre les années avant et les années après Jésus-Christ.
C'est que dans toute cette histoire humaine où les véritables révolutions sont plus rares qu'on voudrait nous le faire croire, Noël est la grande révolution, il faudrait dire la seule Révolution ; et à la différence de tant d'autres qui furent brutales et peu fécondes, elle est la grande révolution bienfaisante. Aujourd'hui on parle beaucoup de promotions : promotion de l'ouvrier, promotion de la femme, promotion des races sous-développées et des peuples de couleur. Mais Noël marque la vraie promotion de l'humanité, car du moment que Dieu lui-même entre dans cette humanité pour en faire réellement partie, il lui confère un sacre plus que royal.
Déjà l'homme est un être sacré, en dépit de ses faiblesses et de ses tares, par le fait qu'il est créé « à l'image et à la ressemblance de Dieu », c'est-à-dire avec une intelligence, un cœur, une liberté.
Déjà l'homme est un être digne de tout respect parce qu'il est le fils très aimé du Père céleste.
Mais à Noël, il s'agit de bien autre chose ; ou plutôt c'est grâce à l'Incarnation et à Noël que l'homme devient pleinement et dans un sens tout nouveau à l'image et à la ressemblance de Dieu; c'est grâce à l'Incarnation et à Noël qu'il est vraiment et qu'il se sent lui-même le fils très aimé du Père.
Car à Bethléem, suivant l'expression du prophète qu'il faut prendre dans toute sa signification littérale, « un petit enfant nous est né, un fils nous a été donné ». Comme on l'a dit, il est arrivé à notre terre cette chose extraordinaire qu'elle a germé Dieu. Dieu en personne vient prendre rang au milieu de la foule humaine ; dès lors il est de notre famille, de notre parenté : un homme et une femme de notre race sont ses grands-parents, une femme de notre race nommée Marie est sa maman et lui dit « mon petit ». On parle souvent de l'abaissement, de l'anéantissement accepté par le Fils de Dieu devenu homme : on a raison, on ne fait que répéter saint Paul. Mais il ne faut pas oublier l'aspect complémentaire du dogme, la promotion inouïe, l'exaltation invraisemblable de l'humanité. D'ailleurs, la divinité en elle-même n'est jamais abaissée ni humiliée. Un Dieu qui s'abaisse jusqu'à l'homme, c'est un Dieu qui élève l'homme jusqu'à lui. L'Incarnation, qui de la part de Dieu est une condescendance inimaginable, est aussi pour l'humanité une ascension vertigineuse.
D'autant qu'à Noël, Dieu ne vient pas seulement « honorer la terre de sa présence », tel un chef d'État qui, selon l'expression consacrée, honore de sa présence la région où il se rend en visite officielle. Dieu ne vient pas ici-bas pour être seulement à côté de nous, pour mener une vie humaine qui ne serait que semblable à la nôtre, voisine de la nôtre. Il n'y a pas seulement un Homme-Dieu venant habiter parmi nous; il y a un Homme-Dieu venant diviniser les hommes. Suivant la formule chère aux saints docteurs de l'Église ancienne, « il s'est fait homme pour nous faire dieux ». Il est bien réellement un homme déterminé, Jésus de Nazareth, avec ce corps humain et cette âme humaine et avec cet état civil et dans ce milieu social ; mais il est aussi, d'une manière mystérieuse, tous les hommes, puisqu'il vient ici-bas pour que tous les hommes deviennent ses membres. « Eux c'est moi », fait dire au Christ saint Augustin. Et voilà qui projette sur l'humanité une lumière toute neuve.
Ceux qui n'admettent d'autre réalité que la matière ne peuvent considérer l'homme que comme un animal : et c'est une insulte à l'homme. Les philosophes qui affirment l'existence de l'esprit enseignent que l'homme est un animal raisonnable; et c'est lui reconnaître une noblesse authentique. Mais la foi va plus loin et nous permet de découvrir une définition de l'homme singulièrement plus haute : dans le Christ et par lui, l'humanité est divinisable ; 1''homme se définit comme un être capable de Dieu. Bossuet dit en un énergique raccourci qui accuse le contraste prodigieux : l'homme est un animal divin.
Nous entrevoyons les conséquences de cette vérité extraordinaire. L'humanité est sacrée; l'homme a une valeur, l'homme est sacré.
Qu'on n'ironise plus désormais sur cet être chétif perdu dans l'immensité de l'univers, car l'homme étant frère du Christ créateur de l'univers est lui-même plus grand que cet univers. Qu'on cesse de plaisanter sur l'occupation humaine ridiculement petite et vaine comme l'agitation d'un insecte : l'existence d'un être divinisé n'est jamais petite ni jamais inutile. Qu'on renonce au jeu facile, cher aux satiriques et aux faiseurs de maximes, d'énumérer complaisamment les défauts risibles de l'homme, ses tares, ses insuffisances : un être qui a la vocation d'être frère du Dieu fait homme et membre du Christ n'est jamais méprisable, en dépit de toutes ses faiblesses.
Et voilà qui va fort loin. Si l'humanité elle-même est sacrée, tout homme a une valeur, même celui qui n'a aucune valeur humaine, comme le tout-petit, même celui qui semble avoir perdu toute valeur, comme le dégénéré ; tout homme commande le respect, même celui que la société est portée à considérer comme un déchet, un débris ou un parasite sans utilité sociale : le va-nu-pieds, le malade inguérissable, le client des maisons de santé ; tout homme a une dignité, même celui qui au point de vue de la civilisation paraît un retardataire : l'être sans éducation, l'homme d'une race primitive. Oui ou non, tous ces êtres font-ils partie de l'humanité? Oui ou non, est-ce l'humanité tout entière que le Christ a consacrée, qu'il a appelée à être divinisée?
Dans le christianisme, aucun dogme ne reste théorique et l'Incarnation moins que tout autre. Croire au Dieu fait homme est la condition de notre estime pour l'humanité et de notre amour pour les hommes.
Condition suffisante et d'ailleurs nécessaire. Si l'humanisme athée, malgré ses prétentions, devient un antihumanisme, si en adorant cette humanité qu'il a substituée à Dieu, il en arrive à traiter les hommes, dans les jours paisibles, comme des bêtes à l'engrais, dans les guerres déchaînées, comme des bêtes à l'abattoir, c'est justement que l'humanisme athée, rejetant Dieu et par le fait même la doctrine du Dieu fait homme, ne peut admettre l'idée de l'homme vraiment et personnellement divinisé. Et si, malgré tout, le monde moderne est plus respectueux ou veut être plus respectueux que le paganisme ancien, du tout-petit, de la femme, de l'être sous-évolué, c'est dans la mesure où le monde baptisé, mais en grande partie apostat, a gardé quelque chose de son baptême : grâce à des survivances obscures, une maman et son bébé lui font penser à Marie et à l'Enfant de Bethléem, un pauvre évoque plus ou moins consciemment le grand Pauvre, un blessé et un malade sont pour lui comme l'Ecce homo du vendredi saint.
Puisque le dogme de l'Incarnation n'est pas pour nous une survivance confuse, mais une vérité lumineuse pleinement admise par notre foi, que cette vérité soit en nous pleinement efficace et qu'elle nous inspire une belle attitude chrétienne ! En présence de l'homme, nous sommes souvent portés au pessimisme et au mépris, pour des raisons qui nous semblent justes. Mais un certain pessimisme n'est-il pas comme une critique et une condamnation du Créateur, qui décidément semblerait avoir manqué son œuvre ? Une certaine sévérité pour l'homme n'en vient-elle pas à déprécier la valeur de l'Incarnation, à minimiser son efficacité; n'est-elle pas comme une atteinte au Dieu fait homme ?
Ne soyons pas pour l'humanité plus difficile que ne l'est Dieu lui-même. Et si nous éprouvons des répugnances à aimer les hommes à cause de défauts trop réels, souvenons-nous que malgré tous les défauts, Dieu les aime et nous aime.
Que Noël nous inspire assez de perspicacité pour voir en tous les hommes ceux qui sont ou doivent devenir les frères du Christ. Que Noël nous rappelle la parole à la fois pleine de promesses et de menaces : « Tout ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi que vous le faites. »
En présence de la crèche, comment ne pas vouloir trouver le moyen de remercier le Dieu fait homme pour le don inestimable qu'il nous a fait en se donnant lui-même? Mais comment ne pas sentir l'insuffisance de notre merci et de tous les dons que nous pouvons lui présenter, que ce soient les agneaux des bergers ou même les trésors encore bien pauvres des mages?
Nous avons le moyen de remercier le Christ. Estimer l'homme est peut-être le plus bel acte de foi à l'Incarnation, au Dieu fait homme. Aimer l'homme et regarder tous les hommes d'un regard fraternel est l'acte d'amour le plus authentique que nous puissions offrir à l'Enfant de Bethléem.
Joyeux Noël
Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU. Gaston Salet S. J.
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