DIEU SUR LA PAILLE…
L’enseignement majeur de Bethléem est celui de la pauvreté, la leçon que saint Paul a résumée en cette phrase paradoxale, qui peut sembler un jeu de mots, mais contient une vérité profonde : « De riche qu'il était, il s'est fait pauvre, afin de vous faire riches par sa pauvreté. »
Oui, c'est par sa pauvreté qu'il nous a sauvés.
Cette leçon, il l'a voulue sensationnelle jusqu'à paraître provocante, puisqu'il est né dans une écurie, sur la paille et puisqu'il avait lui-même soigneusement tout disposé pour en arriver là. Car il ne faut pas nous y tromper. Lorsque, dans l'Évangile, nous lisons le récit sans éclat de voix et la suite des petits phrases calmes, tout paraît s'enchaîner d'une manière on ne peut plus naturelle : Joseph et Marie vinrent à Bethléem, bien sûr, puisqu'ils étaient convoqués par le recensement; or il se trouvait que c'était le temps où Marie devait enfanter ; puisqu'ils étaient pauvres, naturellement, il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie ; et par conséquent, ils durent se réfugier dans une éta-ble. Tout cela se tient et paraît aller de soi. Mais non, décidément, rien de tout cela ne va de soi, rien de tout cela n'est naturel. Il faut nous rappeler que c'est le Christ lui-même qui, étant Dieu, mène tout silencieusement ; que c'est lui, le Maître du monde et de l'histoire, qui a voulu ce recensement ordonné par l'empereur, ce grand branle-bas administratif et les déplacements inconfortables qui s'ensuivront, afin d'arriver à ce résultat de naître lui-même, non pas dans le berceau modeste et cependant préparé avec amour par sa Mère dans la maison de Nazareth, mais en plein vent, dans la nuit froide, sur la paille, dans le dénuement absolu des réfugiés. Et après cette entrée dans le monde il a voulu continuer sa vie humaine en travaillant comme un ouvrier ; plus tard, à l'époque de ses prédications, il n'avait même pas une pierre où reposer sa tête ; il a voulu enfin terminer sa carrière de pauvre en mourant dans la nudité et le dépouillement absolu de la Croix.
Fallait-il, Seigneur, que cette leçon fût nécessaire et difficile à comprendre, pour que vous ayez tenu à la donner d'une manière si retentissante et si prolongée, pour que votre premier sermon muet de Bethléem ait été continué par le Sermon sur la montagne : « Bienheureux les pauvres... » et tant d'autres enseignements aux formules inoubliables, et pour que vous ayez poursuivi cet enseignement par l'exemple depuis l'aube de la crèche jusqu'au crépuscule du vendredi saint !
Oui, en vérité, leçon d'extrême urgence, car, en tout temps, le grand mal de l'homme a été l'attachement forcené à l'argent ; la tentation la plus dangereuse pour l'homme a toujours été de s'installer sur la terre, d'y organiser une sorte de paradis au rabais, dont il se contente ; toujours le grand péril a été, pour l'homme, de se laisser annexer, naturaliser, confisquer par la vie présente. Et qui ne verrait que l'argent décuple et centuple la puissance de cette tentation ? De même que les Hébreux, sortis d'Égypte et en marche vers la Palestine à travers les granits rouges du Sinaï, dès qu'ils apercevaient une touffe de palmiers, ne songeaient qu'à s'arrêter là pour toujours, oublieux de la Terre promise, de même les hommes qui possèdent l'argent et se laissent posséder par lui oublient la cité future dont ils sont les citoyens et ne pensent qu'à devenir des sédentaires ici-bas. Sainte Thérèse d'Avila disait que notre vie n'est qu'une nuit à passer dans une mauvaise hôtellerie. Il est clair que, dans la mesure où cette mauvaise hôtellerie espagnole, comme en avait connu la sainte, devient un hôtel tout confort ou un palace, on est moins pressé d'en sortir. Combien de chrétiens seraient disposés, d'un cœur léger, à vendre leur ciel contre une assurance en bonne et due forme de rester sur terre quelques dizaines d'années de plus! Combien de chrétiens sont en réalité des sans-Dieu ou des idolâtres, des adorateurs de l'argent ! Car le Dieu réel, pour un homme, est celui qu'il traite en Dieu, à qui il pense, pour qui il travaille, auquel il consent des sacrifices. Si ce Dieu s'appelle l'argent, les affaires, la fortune, alors le vrai Dieu, qui réclame le cœur tout entier et veut régner en Maître dans la vie, n'a plus qu'à s'en aller. « Impossible, dit Nôtre-Seigneur, de servir Dieu et l'argent. »
Voilà pourquoi nous devons nous pénétrer des leçons de la Crèche et réfléchir, à l'occasion du mystère de Noël, sur les grandes idées chrétiennes fondamentales : que la terre est dominée par le ciel, que le temps est commandé par l'éternité, que la vie d'aujourd'hui n'est que la préparation de la vraie vie, qu'il existe d'autres valeurs que les valeurs cotées en bourse et l'or, le caoutchouc, le pétrole, que les chrétiens doivent être libres et détachés, étant essentiellement les hommes de l'avenir.
Sans doute Nôtre-Seigneur n'a pas maudit l'argent en lui-même, mais seulement le mauvais usage qu'on en fait. L'argent est une force, comme l'électricité ou l'énergie atomique, capable de beaucoup de bien et de beaucoup de mal. L'argent peut lutter contre les fléaux qui ravagent l'humanité, dépister la tuberculose et traquer le cancer; l'argent peut se mettre au service de la famille et créer du bonheur ; l'argent peut être un auxiliaire du Christ, bâtir des églises, aider les missionnaires, devenir de l'apostolat. Nôtre-Seigneur n'a pas interdit aux chrétiens d'en posséder : vous avez une famille, un budget à équilibrer et vous n'avez pas le droit d'être des paresseux ou des écervelés. Le Christ ne demande pas à ses disciples de devenir des va-nu-pieds ou des nomades. Mais à tous, quelle que soit leur situation de fortune, il réclame le détachement. Il nous demande, si nous sommes riches, d'user de l'argent en chrétiens, de ne pas oublier Dieu, de ne pas nous laisser durcir le cœur ; il nous interdit toute collusion avec l'injustice, il nous demande de ne pas prendre notre parti tranquillement de ces inégalités contre nature entre des riches qui mènent une existence super-luxueuse et des miséreux qui littéralement meurent de faim et de froid. Et si ce qui est probablement le cas, nous avons une vie modeste, peut-être difficile et resserrée, le Christ nous demande de ne pas jalouser ceux qui gagnent beaucoup et trop et trop vite ; il nous invite à mettre à profit nos privations pour conquérir l'esprit chrétien, le désintéressement, la liberté du cœur. Finalement, c'est de cela qu'il s'agit : avoir le cœur libre pour aimer Dieu.
Car Dieu, qui est la grande richesse et même la seule valeur, ne se prend pas, ne s'achète pas, mais se donne à qui il veut et ne se donne qu'aux détachés.
Retournons à cette Crèche et, constatant que nous n'y trouvons que les bergers qui n'ont rien et les Mages qui ne tiennent à rien, essayons de devenir les amis du Roi des pauvres en nous faisant des cœurs évangéliques.
O Sauveur sur la paille, donnez-nous le désir et le goût de cette pauvreté qui est une liberté et un amour. Faites que nous vivions plus près de vous ; faites que nous donnions au monde l'exemple de chrétiens vraiment détachés, afin d'amener ce monde au salut qu'il ne peut trouver qu'en vous, le Sauveur de Bethléem!
Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU. Gaston Salet S. J.
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