J'aime mon prochain, mais je ne puis oublier…
Point de miséricorde à celui qui…
Nous devons faire réparation pour ceux qui ne pardonnent pas; d'abord, par un sentiment de charité, de pitié, d'inquiétude pour le malheureux état de leur âme, puisque chaque fois qu'ils répètent l'oraison dominicale, ils prononcent leur propre condamnation; puisque, selon la parole terrible de la sainte Écriture : point de miséricorde à celui qui n'a pas fait miséricorde. (Jac., II, 13); nous devons faire réparation pour consoler le Cœur de Jésus qui est si douloureusement affecté quand il voit dans des cœurs chrétiens l'esprit d'inimitié et le ressentiment.
Nous le devons aussi par un sentiment de justice, principalement quand nous sommes nous-mêmes l'objet de ce ressentiment, parce que nous ne devons pas croire qu'il est sans objet, mais penser au contraire que, par la fragilité de notre nature, nous avons été la cause du mécontentement, de l'aversion de notre frère et que nous devons donc l'aider de nos prières à le surmonter.
Mais, si nous faisons un examen sincère de notre âme, nous trouverons ample matière à réparer pour nous-mêmes, car il n'est peut-être pas de prescription de la loi chrétienne dans l'observation de laquelle l'illusion se glisse plus facilement que dans la loi du pardon des offenses.
Nôtre-Seigneur, sur ce sujet délicat, n'a rien laissé au hasard de nos interprétations; il nous a tracé lui-même le programme que nous devons remplir; méditons-le, et sans distinguer ce qui est de prescription absolument rigoureuse de ce qui n'est que de conseil de perfection, examinons-nous sur toutes les manifestations que, selon notre divin éducateur et modèle, doit revêtir notre pardon pour être sincère et parfait, et nous assurer la récompense promise.
Aimez vos ennemis (Matt., v, 44). C'est-à-dire, au minimum, ne vous réjouissez pas de ce qui les afflige. Le propre de l'affection vraie, c'est de rendre communes les joies et les peines; c'est là, dans la matière, un critérium certain : tenez pour assuré que si vous ressentez une joie maligne de voir ou éprouvé, ou humilié celui qui vous déplaît, vous n'avez pas encore commencé à observer le précepte; j'entends, bien entendu, une joie que vous ne combattez pas ; car il n'est question que de sentiments délibérés et acceptés. L'illusion se glisse ici bien facilement. Oh! certes, se dit-on, ce n'est pas par rancune que je me réjouis, mais, au contraire, par un sincère sentiment d'amitié, parce qu'une telle humiliation ne peut être que très utile à un caractère naturellement orgueilleux, etc. A cela je réponds : Êtes-vous parfait ? Êtes-vous parvenu à ce sommet où l'âme, vivant dans la clarté de Dieu, voit de suite tous ses mobiles intérieurs, sans pouvoir s'y tromper ? Si oui, vous pouvez peut-être tenir ce raisonnement, mais alors, comme instinctivement, vous y joindrez de suite la pitié sympathique et la prière pour que la grâce vienne abondante à celui que l'épreuve visite.
Autre illusion : J'aime sincèrement mon ennemi, donc je pardonne. Mais on ne peut tout de même me demander d'être avec lui, comme auparavant ; il est pour moi mon prochain, et rien de plus.
Je réponds que ce prétendu amour est suspect et très probablement illusoire. Sans doute, notre amour pour le prochain comporte des degrés et des préférences légitimes mais ces degrés et préférences tiennent, non point au plus ou moins de satisfaction que nous ressentons des liens avec le prochain, mais de la proximité de ces liens. Vous aimiez hier comme un frère, par exemple, parce qu'il était vraiment votre frère, selon la nature, ou selon la grâce d'une vocation commune celui qui vous a offensé ; si vous ne l'aimez plus aujourd'hui que comme votre prochain ordinaire, ne dites pas que vous avez pardonné, vous êtes dans l'illusion, car vous devriez dans ce cas l'aimer, comme si l'offense n'avait pas existé.
J'aime, mais je ne puis oublier. Si vous voulez dire, par là, que la sensibilité reste émue, mais que vous combattez courageusement et loyalement ses retours, ne vous inquiétez pas ; l'heure viendra de l'oubli, et la récompense de votre générosité sera une affection plus profonde qu'auparavant, mais si vous voulez vous persuader qu'il vous suffit de cette prétendue affection de volonté, sans commander à vos nerfs, à vos yeux, à votre bouche, vous êtes dans l'illusion, et vous y resterez.
Dites du bien de ceux et à ceux qui vous disent du mal. (Luc., VI, 28).
La bouche parle de l'abondance du cœur, dit Nôtre-Seigneur lui-même. Voilà donc un moyen de s'assurer de ce que ressent le cœur. Ce que ressent le cœur de votre ennemi n'est que trop manifeste, puisqu'il vous diffame ; si vous faites de même, comment pourriez-vous croire que vous n'avez aucun ressentiment ? Mais il faut bien que je me défende ? Si je ne réponds du tac au tac, je serai vite perdu de réputation. Mais la question n'est pas de savoir ce que vous devez faire au jugement du monde, mais ce que Dieu demande de vous ; vous pouvez, à coup sûr, protester contre des allégations fausses, mais rien de plus.
D'ailleurs Nôtre-Seigneur nous demande quelque chose de plus que de ne pas maudire nous-mêmes, il nous demande de dire du bien de qui dit du mal de nous et surtout de parler doucement et avec bonté à qui est mal disposé pour nous. Oh ! La puissance d'une bonne parole pour dénouer les malentendus et apaiser les querelles !
C'est ce que le Père Faber appelle " les vertus médicinales ", des paroles de bonté. Elles demandent un effort, c'est vrai, parfois un effort qui n'est pas loin de l'héroïsme, mais aussi presque toujours elles emportent la place d'assaut, car un cœur implacable, "un cœur inaccessible au pardon est un monstre assez rare"; le cœur de notre adversaire n'est pas fait autrement que le nôtre, et nous savons bien qu'une parole de bonté n'est jamais perdue auprès de nous, qu'elle finit par triompher de nos résistances.
Que si nous ne sentons pas l'énergie intérieure pour faire cette avance, même à celui qui, à notre jugement, a eu tous les torts, humilions-nous devant Dieu et implorons son aide; nous avons encore beaucoup à faire pour pouvoir arguer devant Dieu, dans notre propre cause, d'un pardon sincère accordé à notre frère.
Que si, surtout, nous nous retranchons dans notre dignité et attendons que le coupable fasse les premiers pas, nous pouvons bien nous faire illusion, mais la vérité est que nous avons peut-être la sagesse mondaine, mais non certes pas la prudence et la générosité chrétiennes.
Faites du bien à ceux qui vous haïssent. (Matt., V, 44). Ici nous entrons plus avant dans le domaine de la perfection, mais aussi plus grande est notre sécurité contre l'illusion, car, puisque nous dépassons ce qui est strictement exigé, c'est que nous sommes mus par le désir non seulement de pardonner sincèrement, mais de reconquérir le cœur de notre frère, non seulement pour nous, mais pour Nôtre-Seigneur. Oh! La belle entreprise ! Se dire: Voilà une âme aigrie, une âme dès lors qui ne connaît plus la paix des enfants de Dieu, qui souffre et qui pèche, qui ne sait plus prier; je veux à force de bonté, d'oubli de moi-même, la rendre à Nôtre-Seigneur. Oh! Que les chrétiens seraient puissants dans notre monde si troublé s'ils étaient bien pénétrés, bien enveloppés de la bonté et de la mansuétude du Cœur de Jésus. C'est là l'apostolat par excellence ; celui qui ne laisse après lui aucun insuccès. C'est l'honneur de l'Eglise catholique d'en manifester à tous les âges et à tous les siècles la toute-puissance sur le cœur humain.
Priez pour ceux qui vous persécutent. (Matt., V, 44.)
Tous ne peuvent pas atteindre directement ou par la bonne parole ou par le bienfait ceux qui les haïssent, les diffament, les poursuivent; il y faut certaines conditions, mais ce que nous pouvons tous c'est prier, et du fond du cœur et avec ferveur, pour ceux contre lesquels nous sentons en nous des mouvements de colère et de ressentiment. Oui, prier pour eux et prier pour nous en même temps, confondre aux pieds de Jésus leurs intérêts avec les nôtres, opérer dans le Cœur de Jésus cette fusion que les circonstances extérieures rendent impossible ou imprudente. Oh! Certes, ce faisant, nous accomplissons la loi dans sa plénitude, nous n'avons plus l'illusion à craindre, car enfin, nous sentons bien que nous prions sincèrement et il dépend toujours de nous, de notre volonté de le faire avec persévérance.
Et quels merveilleux résultats n'a pas la prière dans ces conditions ! Tout d'abord, elle nous pacifie nous-mêmes ; par un mystère où se sent l'action ineffable du Cœur de Jésus, il se fait peu à peu comme une transformation de nos sentiments, l'amertume disparaît et bientôt c'est l'affection qui revient, l'affection éprouvée, vraiment surnaturelle. Et chose plus merveilleuse encore et qui se vérifie bien souvent, sinon toujours, il y a comme une action insensible de cette prière sur l'âme de .celui auquel nous avons ainsi pardonné ; bien souvent les torts sont réciproques, eh bien!
Il suffit de prier pour un adversaire, pour celui qui nous est hostile, pour que Dieu lui inspire de prier aussi pour nous. Oh! Qu'il sera doux et beau, au dernier jour, de contempler ce monde intérieur de la grâce, d'admirer ses merveilles, de voir quelle récompense Dieu donnait à une prière sincère, quelles répercussions inconnues de nous, elle avait sur d'autres cœurs. Oh ! Que nous sommes puissants, sans le savoir et, hélas ! Sans excuse de nous servir de cette puissance !
Humilions-nous aux pieds de Jésus, faisons amende honorable à ce Cœur sacré qui est le lien de nos cœurs; demandons-lui pardon d’être si rebelles à ses ordres, si indifférents à ses exemples, si peu généreux, en sa société à Lui qui l'est tant, et prenons la résolution de ne jamais garder sans lutte d'aigreur contre qui que ce soit. Entre ceux qui se font gloire d'appartenir au Cœur de Jésus, de vivre en commun de Lui, il n'y a qu'un unique sentiment permis, possible : la divine charité.
Extrait du : Pater Médité devant le très Saint Sacrement. Père Albert Bettingger. (Imprimatur 1915)
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