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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 03:54

 L'état de grâce n'est pas facultatif…  

Premier postulat de la vie chrétienne, plus qu'instamment recommandé, il est strictement commandé.

Il n'est pas de conseil, mais de précepte. S'il y a des devoirs plus élevés, il n'en est pas de plus urgent.

Toutefois, ce n'est qu'un point de départ, non un achèvement.

Qui ne s'astreint pas à ce minimum indispensablement nécessaire, répudie le Christ et renonce au ciel.

Ce qui est triste, c'est la défaveur discrète que l'état de grâce que l’on rencontre chez ceux qui per­sistent à se dire bons chrétiens quand ils font tout justes la grimace de l'être. Ils produisent quelque bien en public pour se sentir plus libres de commettre le mal en secret. Infects en dedans, ils veulent paraître candides au dehors.

Tout est feint en eux. Leurs paroles sont niées par les actes. La réalité ne répond pas à l'appa­rence, elle est trompeuse. Les vices cachés démentent la façade d'honnêteté. Baiseurs, de crucifix et insulteurs du Crucifié  louangeurs du clergé et détracteurs de prêtres, vaniteux de leur catholicisme et paresseux pour en pratiquer les devoirs, beaux discoureurs sur la foi et dénigreurs impénitents de la morale, gémissant sur les dé­sordres du monde et absolvant à mesure les leurs, prompts à faire des cadeaux publiquement et lents à payer leurs dettes privément, stigmatisant le divorce et pratiquant l'adultère, dénonçant le vol et commettant l'injustice, se gourmant jusque dans l'accusation de leurs péchés et n'en regrettant aucun, prêts à communier le matin et à flancher le soir.

À voir ces faussaires du christianisme, à en­tendre ces charlatans de la religion, on croirait que l'Église n'a jamais eu de plus fidèles amis. Ils paraissent contents de leurs affaires et satisfaits de leur conscience. Ils sont des maîtres de la pose, des cérémoniaires de l'apparence. Pour un peu, on jurerait qu'ils ont pris le Christ sous leur pro­tection. Plus soucieux de paraître bien que de bien agir, ils ont fini par se convaincre qu'ils sauveront leur âme en sauvant la face. Le diable trouve toujours quelque truc pour rassurer la ca­naille !

Pécheurs hypocrites ? Pécheurs cyniques ?

On n'ose choisir. En tout cas, champions de la double conscience.

Sinistres farceurs ! En trompant les autres, ils se sont trompés eux-mêmes au point de ne même plus soupçonner qu'ils sont morts depuis long­temps. Sous de beaux dehors de vertu, ils cachent un cœur criminel. Si tout à coup leur âme se dé­masquait et laissait voir son fond bourbeux, com­me ils se sentiraient gênés d'afficher un titre si beau et de mener une vie si laide ! « Ah ! Combien y en a-t-il aujourd'hui qui, sous les dehors de la vie, portent en eux leurs funérailles et, semblables à des sépulcres blanchis, sont pleins d'ossements de morts ! » (Saint Jérôme; Épître 43.)

Une voix intérieure leur crie : « Vous passez pour vivants, alors que vous êtes morts. » (Apocalypse, ch. III, v. 1.)

Ils se sont faits prisonniers de leurs habitudes. Un secret besoin de ne pas se dénoncer et même de se justifier, leur suggère des arguments spé­cieux pour légitimer leurs reniements. Dans leur résignation au suicide, ils sont disposés à s'accom­moder de n'importe quelle vilenie. Ce n'est pas le royaume du ciel qu'ils prennent d'assaut, c'est le royaume du mal qu'ils affermissent sur la terre.

Certes, ils sont, hélas ! bien libres de se refuser à leur destinée. Au moins, qu'ils n'essaient plus de faire croire que c'est ça être chrétien.

Moins coupables devant Dieu sont les pécheurs avouant et déplorant leur état. Pauvres cœurs tourmentés, ils portent la guerre au dedans d'eux. Précisément parce qu'ils ne sont pas en paix avec le Christ, ils se sentent comme figés d'effroi et de stupeur à la pensée qu'entre le Maître et eux, c'est l'abîme. Ils savent bien que, de toutes les façons de renier le Sauveur, vivre en état de péché mortel sans se racheter par le repentir, n'est pas la moins ignoble. Puissent-ils, sans tarder, mettre fin à cette torture en purifiant leur cœur par un acte de contrition parfaite et faire la démarche et la demande qui leur assureront l'abso­lution sacramentelle !

Peut-on se faire une idée du coulage dans une vie vécue en marge de l'amitié divine ; une vie dont LA VIE est absente ; une vie au cours de laquelle on s'attache à la terre comme s'il n'y avait pas de ciel et on ne pense pas plus au ciel que si on ne devait jamais quitter la terre ; une vie enfin où, recevant tout de Dieu, on ne lui donne même pas l'hospitalité dans son âme ?

Ah ! Ces vies renversées, nous savons où elles mènent.

Vies meurtrières pour Dieu et pour soi. «Com­bien peu de chrétiens sont en état d'agir pour Dieu et pour eux-mêmes si, pour agir de la sorte, il faut être ami de Dieu, en grâce avec lui ! De ceux que nous appelons honnêtes gens, combien peu conservent cette pureté de conscience si né­cessaire pour se maintenir dans la grâce de Dieu ! Désolation générale que déplorait le Prophète : « Ils se sont tous égarés et, en s'égarant, ils se sont rendus inutiles.»  (Psaume 52, v. 4.)

Inutiles pour Dieu et inutiles peur eux-mêmes : pour Dieu, qui ne se tient plus honoré du bien même qu'ils font ; pour eux-mêmes, parce que tout ce qu'ils font, quoi que ce soit, n'est point marqué dans le livre de vie. En sorte que, faisant même le bien et le faisant avec ardeur et persévérance, ils ne font rien.» (Bourdaloue ;  Sermon  pour  le   mercredi  de  la  5e  se­maine du carême, sur l'état du péché et l'état de grâce.)

Cette aberration, l'explique qui pourra !

Pour être chrétien de fait, il ne suffit pas d'en porter le titre et d'en avoir l'apparence, ni de réussir à garder intacte une réputation menacée par des désordres secrets. Hélas ! Cette duplicité de l'âme qui bifurque dans la religion devient de moins en moins rare.

II faut d'abord garder l'état de grâce, en appré­ciant plus ce qu'il vaut qu'en se plaignant de ce qu'il coûte.

Voilà l'exigence préliminaire du christianisme.

Si cet élément manquait, le reste s'avérerait façade mensongère. 

Dieu aime les êtres dans la proportion où ils participent à ses perfections et les reproduisent. Il ne peut pas ne pas aimer ses infinies perfec­tions, d'abord en lui-même et ensuite partout où il les retrouve.

Il aime le grain de sable, parce qu'il a l'existence.

Il aime davantage la plante, parce qu'elle a la vie végétative.

Il aime plus encore l'animal, parce qu'il a la vie sensitive.

Il aime beaucoup plus l'homme, parce qu'il a la vie rationnelle.

Il aime immensément plus le chrétien, parce qu'il a sa propre vie divine.

Chrétien pour chrétien, il aime davantage celui qui davantage fait fructifier ce don surnaturel.

La grâce sanctifiante est infiniment plus pré­cieuse que tous les dons de la nature : richesses, talents, honneurs, prestige. « Le bien d'une seule grâce l'emporte sur le bien naturel de l'univers entier », affirme saint Thomas.  

Toute beauté est un reflet de Dieu. La grâce sanctifiante est incommensurablement plus que cela : elle est la vie même de Dieu communiquée à l’âme.

Tout l'amour que Dieu a pour les autres créa­tures n'égale pas celui qu'il donne à une âme en état de grâce.

Un seul degré de vie divine vaut mieux que tous les mondes ensemble. Par ce seul degré, Dieu met dans le chrétien plus de lui-même, plus de ses perfections, plus de sa ressemblance, qu'il ne s'en trouve dans le reste de l'univers.

On ne s'en étonne pas quand on se rappelle qu'une âme en état de grâce, c'est :

— une âme qui a été gratuitement lavée de la tache du péché originel et miséricordieusement purifiée de toute faute mortelle qu'elle aurait commise dans la suite ;

— une âme sanctifiée, d'une sainteté sans doute toujours perfectible, par la vie divine que le Saint-Esprit a infusée en elle ;

— une âme que Dieu a adoptée comme enfant et qu'il honore de son amitié paternelle ;

— une âme en laquelle Dieu habite paternelle­ment, pour l'aimer, l'embellir, l'enrichir des biens surnaturels ;

— une âme que le Christ s'est incorporée, qu'il a comme greffée sur lui, pour lui transmettre dans la plus large mesure possible sa propre vie filiale ;

— une âme divinisée non seulement en elle-même, mais aussi dans ses facultés, dans ses puis­sances d'actions, en sorte qu'elle est rendue ca­pable de produire des actes divins, surnaturels, méritoires pour le ciel ;

— une âme, enfin, marquée par anticipation du sceau des élus et destinée à la gloire éternelle.

Comprend-on mieux maintenant pourquoi Jésus, dans son entretien avec Nicodème, (Évangile selon saint Jean, ch. III, 1 à 21.), a appelé la vie de la grâce une renaissance, c'est-à-dire, une seconde naissance, naissance à une vie supérieure : la vie même de Dieu ? Ce qui faisait dire à saint Augustin : « Il y a deux vies en nous : la vie du corps et la vie de l'âme. La vie du corps, c'est l'âme ; la vie de l'âme, c'est Dieu. » (Commentaire sur le psaume 70, sermon 2, n. 3.)

La grâce sanctifiante, loin de détruire notre vie naturelle reçue des parents, la surélève, la sur-naturalise, l’élève au-dessus de toute nature, même angélique. Toutefois, elle ne lui demeure pas sim­plement superposée : elle la pénètre tout entière, la transforme et la divinise jusqu'à nous rendre capables de connaître Dieu tel qu'il se connaît, dans sa vie intime, et de l'aimer tel qu'il s'aime. Pour un peu, on pourrait dire qu'elle nous donne de voir avec les yeux de Dieu et d'aimer avec son cœur.

La grâce sanctifiante est donc un rejaillissement de la divinité dans l'âme, une pénétration de la vie de Dieu et de Dieu lui-même dans l'âme, une sorte d'invahissement de l'âme par Dieu. Saint Pierre l'appelle une participation à la nature di­vine.

On parle beaucoup aujourd'hui de la transfu­sion de sang. Par analogie, on pourrait dire de la grâce qu'elle est comme une transfusion de vie divine dans l'âme, à cette différence pourtant que Dieu ne perd rien de ce qu'il donne. Cette trans­fusion, commencée au baptême, se continue tant que l'âme reste fidèle à Dieu.

L'état de grâce !... c'est donc, à n'en pas douter, le bien au-dessus de tout bien, la vraie richesse incorruptible. En fait de noblesse, il n'y a, en définitive, que celle-là. Personne ne peut se faire une idée de ce qui se passe de sublime dans une âme habitée par Dieu.

Louis de Blois disait : « Si nous pouvions con­templer la beauté d'une âme dans la grâce de Dieu, nous tomberions en extase. »

Et sainte Madeleine de Pazzi : « Si nous savions combien Dieu nous aime quand nous avons la grâce sanctifiante, nous mourrions de joie. »    (A suivre)

Extrait de : L’État de Grâce.  Marie-Antoine ROY, o.f.m.

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