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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 12:42

RÉPONSE A QUELQUES OBJEC­TIONS, CONCERNANT LA SOUFFRANCE...

CHAPITRE IV (B)

" Mais, dira-t-on, quel plaisir Dieu peut-il prendre en nos souffrances, quel bien en tire-t-il pour nos âmes, quelle gloire pour son saint nom?

Dieu n'est que bonté; il avait créé l'homme pour lui faire mener une vie bienheureuse en ce monde et en l'autre. Mais l'homme s'est perdu par son péché, il s'est de lui-même engagé sur le chemin des peines né­cessaires à l'expiation de ses fautes. En lui imposant ces peines, Dieu agit à l'instar d'un père très aimant qui fait prendre une médecine amère à son enfant malade. Il serait bien plus heu­reux de n'être pas obligé à s'attrister lui-même en faisant souffrir son enfant, mais supposée la maladie de ce­lui-ci, serait-il aimant s'il ne prenait pas, quelque durs qu'ils soient, les moyens de le guérir?

Quant  au  bien  des  âmes  et  à  la gloire du nom de  Dieu,  rien ne  les procure  aussi puissamment que la souffrance,  puisqu'elle  fait les élus. « Qui ne sait, dit un saint évêque, que les arbres plus battus des vents jet­tent de plus  profondes  racines ;  que l'encens  ne  répand son  parfum que lorsqu'il  est  brûlé;   que  la  vigne  ne profite que lorsqu'elle est taillée?

«  Pourquoi tant de fléaux, tant de pauvretés,  de pestes,  de famines,  de guerres et d'autres misères, si ce n'est pour  le  bien des élus?   Le Fils de Dieu n'a-t-il pas mis la consommation de notre salut dans la consommation de ses souffrances et le délaissement du  Père  céleste?   »

On dira : les souffrances ne sont pas  des  états  spirituels,   il  est  inad­missible que souffrir soit une fin.

Ce n'est pas une fin, mais c'est un moyen et moyen nécessaire. Si quel­qu'un veut aller à Rome, il doit passer par bien des villes et villages, et il y doit passer nécessairement, il n'ar­riverait jamais au but de son voyage autrement.

Or, tant que nous sommes en cette vie, nous sommes comme des voya­geurs; ce n'est qu'après la mort que nous arriverons au terme de notre course. Ici-bas, il y a toujours à combattre; cela ne se fait pas saris peine.

On repartira que, dès cette vie même, les états les plus crucifiant conduisent à la jouissance de Dieu.

Sans doute, dans la souffrance, il peut y avoir des joies, mais elles ne sont pas pleines. Tout, en ce monde, est mélangé d'une amertume nécessaire pour nous purifier, nous per­fectionner de plus en plus.

Il y a des croix qui ne durent pas toujours,  il en est  qu'on porte avec une telle vaillance qu'on les sent à peine, c'est le secret de la Providence. Soyons dans les voies divines, de la manière que Dieu veut. Recevons nos croix de sa main, comme il les a faites grandes ou petites, lourdes ou légères. Prenons garde, seulement, aux illusions dans lesquelles pourrait nous faire tomber certaine doctrine spiri­tuelle qui, sous prétexte de jouissance de Dieu, prétendrait nous introduire, dès cette vie, dans un état tout de consolations et de joies, ne parlant de la souffrance que comme d'un état transitoire. La règle générale, c'est qu'il faut toujours  rester sous le poids de la Croix, les exceptions à cette règle ne l'infirment pas.

Il en est, évidemment, que Dieu conduit par des alternatives de peines et de consolations. Cela fait écrire à un grand serviteur de Dieu : « Comme l'orfèvre retire de temps en temps son ouvrage du feu, le travaille et regarde s'il est parfait, puis, s'il ne le trouve pas .comme il le désire, le rejette en la fournaise; de même, quelquefois, Dieu retire l'âme de ses travaux, lui donne quelques consolations; mais comme elle n'est pas encore assez pu­rifiée, elle est de nouveau rejetée en ses peines. »

Dieu est toujours infiniment adora­ble et aimable en ses desseins; maître souverain, il fait bien tout ce qu'il fait; nous n'avons pas à le juger, nous n'avons qu'à nous soumettre en aveugles, avec grand amour.

Il n'en demeure pas moins constant que la Croix nous est bonne, en quel­que état que nous soyons.

Premièrement,  pour satisfaire à la justice divine en union avec les expia­tions de notre bon Sauveur. Hélas ! Par nos péchés, nous avons mérité de souffrir à jamais en enfer, d'être privé pour toujours de la présence de Dieu et  de  toute  consolation.   Avons-nous le droit de  nous étonner et de  nous plaindre, si, au cours d'une existence qui  passe  rapidement,  nous avons  à supporter quelques peines et priva­tions ?

Secondement, nous en avons tou­jours besoin pour être purifiés de nos imperfections. Nous l'avons déjà dit, les saints eux-mêmes peuvent, ici-bas, avoir des défaillances et la plus petite est un obstacle à l'entrée du ciel. « Toute notre vie, disait saint Fran­çois de Sales, n'est qu'un noviciat. Nous ne ferons profession définitive qu'après la mort. »

Troisièmement,  les croix  sont né­cessaires pour nous maintenir dans l'humilité. C'est le sentiment de saint Grégoire, qui enseigne que celui qui est le plus ravi en contemplation est le plus travaillé de tentations. L'exem­ple de saint Paul est un frappant té­moignage de cette vérité. Il écrit, en effet, aux Corinthiens : « De crainte que l'excellence de mes révélations ne vînt à m'enfler d'orgueil, il a été mis une écharde en ma chair, un ange de Satan pour me souffleter. »

Quatrièmement, les croix sont tou­jours avantageuses, parce qu'elles ser­vent à l'augmentation de la grâce, de l'amour de Dieu, du mérite et de la gloire. De là vient que Nôtre-Seigneur s'en montre prodigue aux âmes sur lesquelles il a de grands desseins.

Cinquièmement, la conformité des membres avec leur chef demande qu'ils soient crucifiés avec lui qui n'a pas été un seul moment sans douleur, qui, dans le moment même de sa glorification au Thabor, avait l'esprit oc­cupé  de  sa  douloureuse   Passion    et s'en entretenait. Saint Ignace était si pénétré   de   cette   vérité,   qu'il   disait que,  si pour une âme, la gloire pro­curée  à Dieu  était  égale  dans la consolation ou dans la souffrance,  et qu'elle  put  choisir,  elle  devrait  don­ner la préférence à la souffrance, afin d'avoir plus de traits de ressemblance  avec   le   divin   Modèle.

On pourra objecter que notre Sauveur parle lui-même de consola­tions quand il dit : « Venez tous à moi, vous qui travaillez et qui êtes chargés, je vous soulagerai. »

Fidèle en ses promesses, Dieu sou­lagera ses enfants, mais comment ? Toute la question est là, et la réponse que nous y devons donner ne laisse pas subsister l'objection.

Dieu soulagera ceux qui peinent par le repos éternel qu'il leur donnera en l'autre vie; il les soulage dès le temps présent par la force dont il les revêt pour les aider à porter leurs croix. Ainsi fait-il pour toutes les âmes cru­cifiées; sans doute, il ne donne pas à chacune le même don de force, mais pour toutes, sa grâce est abondante.

Parfois, il soulage par des conso­lations sensibles, par la délivrance de certaines peines. Cependant, ce n'est pas sa manière habituelle, et ce qui est plutôt d'une expérience constante, c'est la souffrance continuelle chez les saints.

On objectera encore les paroles de saint Paul : « Réjouissez-vous tous dans le Seigneur », et l'on en con­clura que le bonheur est dans la joie.

Si l'apôtre entendait parler d'une joie sensible, il se contredirait toi-même : il a passé sa vie à souffrir extraordinairement, en son corps, en son esprit, en son âme, à tel point qu'il avoue  que  la vie,  à certaines  heures, lui était à charge. Aussi bien, parle-t-il d'une joie qui réside en la cime  de l'âmejoie  qui vient de la paix abondante procurée par la par­faite conformité avec la   volonté   de Dieu;  ne  voulant  que ce  que  Dieu veut, l'âme est toujours contente de ce qui lui arrive. Or, cette paix est si souvent cachée que, non seulement les sens n'y ont aucune part, mais pas davantage la partie   inférieure de  l’âme.

L’exemple de Jésus à Gethsémani  jette un grand jour sur ce point. Son âme y était affligée d'une tristesse mortelle, et pourtant elle jouissait, en même temps de la gloire. Écoutons Saint François de Sales nous explique ce mystère : « Sa tristesse ayant porté notre bon Sauveur à demander à son Père que ce calice amer passât loin de lui, s'il était possible, et ayant ensuite ajouté qu'il  n'en allât pas comme  il  voulait, mais  selon  la  vo­lonté de son Père, il est évident que Nôtre-Seigneur n'était pas seulement affligé dans sa partie sensitive qui n'a point de volonté, mais encore dans la partie   inférieure    raisonnable.  Jésus jouissait donc  d'une  joie  inénarrable dans la suprême partie de son  âme, en  même  temps   qu'il souffrait   des tourments les plus grands qui furent jamais.   Ce  qui  marque  bien   que  la joie de la cime de l'âme peut s'allier avec tous les états intérieurs les plus pénibles. Et, dans le même temps que notre bon Maître était si délaissé de son Père, qu'il s'en plaignit publique­ment, n'est-il  pas  vrai  que la gloire de son âme était égale,  et   qu'elle possédait la   joie de la  vision béatifique. »

Nous pouvons maintenant compren­dre de quelle façon saint Paul exhorte à une joie continuelle. Il parle du bonheur qui résulte d'une entière con­formité à la volonté de Dieu, bon­heur qui se comprend plus qu'il ne s'éprouve, bonheur qui réside en l'âme simultanément avec ses désolations, bonheur que l'apôtre exprimait alors qu'il écrivait : « Je surabonde de joie en mes tribulations. »

On ajoutera que les consolations sont bonnes, que les lumières sensibles sont des dons de Dieu.

Cela est vrai, mais il est des dons de Dieu que Nôtre-Seigneur lui-même qualifie de dangereux. Les richesses de la vie présente, par exemple, sont un bienfait de la Providence, et le Maître a dit : « Malheur à ceux qui sont riches !» Il a mis le bonheur dans la pauvreté, parce que son con­traire est plein de dangers.

Appliquons son jugement aux con­solations spirituelles qui sont les richesses dont l'amour-propre s'entre­tient. Sans doute, elles sont utiles à cer­taines âmes, nécessaires même parfois à leur faiblesse; sans doute, encore, Dieu les accorde, de temps en temps, à de très grands saints ; ceux qui en bénéficient doivent les recevoir avec actions de grâces, comme les riches leurs biens temporels, et en faire un saint usage, sans s'y attacher.

Il n'en demeure pas moins constant qu'il vaut mieux en être privé. D'abord, à cause de l'amour-propre qui s'y glisse facilement, comme nous venons de le dire.

Puis, on peut s'y tromper et, sous couleur de consolations saintes, être victime d'illusions diaboliques.

Ensuite, c'est un retard au chemin de la perfection. Il en est de ceux qui sont ainsi consolés, comme d'un voyageur qui, ayant long chemin à faire, au lieu d'aller droit devant lui, s'arrête à regarder les jolies maisons, les beaux jardins qu'il rencontre.

Enfin, il y a, généralement parlant, plus d'amour de Dieu dans les priva­tions spirituelles que dans les conso­lations, parce qu'il y a moins de part pour les créatures. « Ce qui me plaît le mieux, disait sainte Catherine de Gènes, c'est que Dieu donne à l'homme peine et affliction d'esprit; car l'amour-propre, ne pouvant se nourrir, meurt nécessairement. Dans les consolations, les créatures se met­tent entre Dieu et nous; dans les afflictions, Dieu se met entre nous et les créatures pour nous en séparer. »

L'Évangile nous dit bien que saint Pierre ne savait pas ce qu'il disait, alors qu'il demandait à rester au Thabor. Et pourtant, rien d'excellent comme les lumières dont il jouissait, que les douceurs qu'il goûtait, puisque c'était un rejaillissement des clartés célestes, un effluve de la gloire du Sauveur lui-même.

La contemplation de cet ado­rable Maître jette sur la question un jour sans ombre et résout toutes les difficultés opposées à cette proposition que le bonheur du chrétien consiste à souffrir dans ce monde.

Nous ne voyons en lui que croix : croix extérieures effrayantes, croix intérieures extrêmes. Toute sa vie s'est passée dans la douleur. Saint Paul a pu écrire de lui « qu'il ne s'est complu en rien ». Il a refusé toute satisfaction à ses sens, à ses facultés, à son âme même.

Son amour pour la croix ne meurt pas avec lui ; son Cœur est percé par un coup de lance, son Eucharistie est une représentation de sa Passion, et parce que le sacrifice ne doit finir qu'avec le monde, il garde ses plaies pour l'éternité où saint Jean l'a aperçu comme un agneau tué, immolé. Il faut bien que la voie douloureuse soit la meilleure puisqu'il l'a adoptée pour lui, alors que la moindre de ses souf­frances eût surabondamment suffi pour sauver le monde; puisqu'il l'a imposée à la très sainte Vierge qui était plus pure que les anges et qui n'avait rien à expier.

Quand il dit « Si quelqu'un veut venir après moi qu'il se renonce, porte sa croix tous les jours et me suive », il n'exclut personne, il ne marque aucune limite de temps, la loi est universelle et absolue. S'il y avait eu une façon plus sage de vivre qu'en souffrant, il nous l'eût ensei­gnée.

Rappelons-nous donc, pour conclure, ce qu'il a dit à sainte Thérèse : « Le bien de ce monde ne consiste pas à jouir de moi, mais à me servir, à travailler pour ma gloire, et à souf­frir à mon imitation. »

Il n'est pas étonnant que la fon­datrice du Carmel ait pris comme maxime : « Ou souffrir, ou mourir. » C'est comme si elle avait dit : dès que l'on ne souffre plus en ce monde, il faut le quitter, parce que la croix y est notre grande, notre unique affaire.

Extrait de : CHAPITRE IV (B), Les Saintes Voies de la Croix (1915) Mgr A. Gonon

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