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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 09:59

Le P. Taulère, pieux et savant religieux de l'Ordre de Saint Dominique, rapporte à ce sujet un exemple touchant. Animé du vif désir de faire des progrès dans la vertu et ne se fiant pas à son savoir, il conjurait le Seigneur, déjà depuis huit ans, de lui envoyer quelqu'un de ses serviteurs qui lui enseignât le chemin le plus sûr et le plus court de la vraie perfection. Un jour qu'il ressentait ce désir plus vivement encore et qu'il redoublait ses supplications, une voix se fit entendre qui lui disait: «Va à telle église et tu trouveras celui que tu cher­ches.» Le pieux docteur part aussitôt. Arrivé près de l'église indiquée, il trouve à la porte un pauvre mendiant à demi couvert de hail­lons, les pieds nus et souillés de boue, d'un aspect tout à fait digne de pitié et qui semble devoir être plus occupé d'obtenir des secours temporels que propre à donner des avis spiri­tuels. Cependant Taulère l'aborde et lui dit: «Bonjour, mon ami. » — «Maître — répond le mendiant — je vous remercie de votre souhait; mais je ne me souviens pas d'avoir jamais eu de mauvais jours.» — «Eh bien! — reprend Taulère — que Dieu vous accorde une vie heu­reuse. » — «Oh! — dit le mendiant — grâce au Seigneur, j'ai toujours été heureux! Je ne sais pas ce que c'est que d'être malheureux. » — «Plaise à Dieu, mon frère — reprend de nou­veau Taulère étonné — qu'après le bonheur dont vous dites que vous jouissez, vous par­veniez encore à la félicité éternelle. Mais je vous avoue que je ne saisis pas très bien le sens de vos paroles, veuillez donc me l'expliquer plus clairement.»

«Écoutez — poursuit le mendiant — non, ce n'est point sans raison que je vous ai dit que je n'ai jamais eu de mauvais jours, les jours ne sont mauvais que quand nous ne les em­ployons point à rendre à Dieu, par notre sou­mission, la gloire que nous lui devons; ils sont toujours bons si, quelque chose qu'il nous ar­rive, nous les consacrons à le louer, et nous le pouvons toujours avec la grâce. Je suis, comme vous voyez, un pauvre mendiant tout infirme et réduit à une extrême indigence, sans aucun appui ni abri dans le monde, je me vois soumis à bien des souffrances et à bien des misères de toute sorte. Eh bien! Lorsque je ne trouve pas d'aumônes et que j'endure la faim, je loue le bon Dieu; quand je suis importuné par la pluie ou la grêle ou le vent ou la pous­sière et les insectes, tourmenté par la chaleur ou par le froid, je bénis le bon Dieu; quand les hommes me rebutent et me méprisent, je bénis et glorifie le Seigneur. Mes jours ne sont donc pas mauvais, car ce ne sont point les adversi­tés qui rendent les jours mauvais; ce qui les rend tels c'est notre impatience, laquelle pro­vient de ce que notre volonté est rebelle, au lieu d'être toujours soumise et de s'exercer, comme elle le doit, à honorer et à louer Dieu continuellement. »

«J'ai dit, en outre, que je ne sais ce que c'est que d'être malheureux, qu'au contraire, j'ai toujours été heureux. Cela vous étonne. Vous allez en juger vous-même. N'est-il pas vrai que nous nous estimerions tous très heureux, si les choses qui nous arrivent étaient tellement bon­nes et favorables qu'il nous fût impossible de rien souhaiter de mieux, de plus avantageux? Que nous tiendrions pour bienheureuse une personne dont toutes les volontés s'accompli­raient sans obstacles, dont tous les désirs se­raient toujours satisfaits? Sans doute, aucun homme ne saurait, en vivant selon les maxi­mes du monde, arriver à cette félicité parfaite; il est même réservé aux habitants du ciel, con­sommés dans l'union de leur volonté avec celle de Dieu, de posséder pleinement une telle béa­titude. Cependant, nous sommes appelés à y participer dès ici-bas, et c'est au moyen de la conformité de notre volonté à la volonté de Dieu qu'il nous est donné d'avoir ainsi part à la félicité des élus. La pratique de cette con­formité est, en effet, toujours accompagnée d'une paix délicieuse, qui est comme un avant-goût du bonheur céleste. Et il n'en peut être autrement, car celui qui ne veut que ce que Dieu veut ne rencontre plus aucun obstacle à sa volonté, tous ses désirs, n'ayant rien que de conforme au bon plaisir de Dieu, ne sau­raient manquer d'être satisfaits; il est donc bienheureux. »

«Mon Père, tel que vous me voyez, je jouis toujours de ce bonheur. Rien ne vous ar­rive, vous le savez, que Dieu ne le veuille; et ce que Dieu veut est toujours ce qu'il y a de mieux pour nous. Je dois donc m'estimer heu­reux, quoi que ce soit que je reçoive de Dieu ou que Dieu permette que je reçoive des hommes. Et comment n'en serais-je pas heureux, persuadé comme je le suis, que ce qui m'arrive est précisément ce qu'il y a pour moi de plus avantageux et de plus à propos? Je n'ai qu'à me rappeler que Dieu est mon Père infi­niment sage, infiniment bon et tout-puissant qui sait bien ce qui convient à ses enfants et ne manque pas de le leur donner. Ainsi, que les choses qui m'arrivent répugnent aux sen­timents de la nature ou qu'elles les flattent, qu'elles soient assaisonnées de douceur ou d'amertume, favorables ou nuisibles à la santé, qu'elles m'attirent l'estime ou le mépris des hommes, je les reçois comme ce qu'il y a, dans la circonstance, de plus convenable pour moi et j'en suis aussi content que peut l'être celui dont tous les goûts sont pleinement satisfaits. Voilà comment tout m'est un sujet de joie et de bonheur. »

Émerveillé de la profonde sagesse et de la haute perfection de ce mendiant, le théologien lui demande: «D'où venez-vous? — Je viens de Dieu, répond le pauvre. — Vous venez de Dieu! Où l'avez-vous rencontré ? — Là où j'ai quitté les créatures. — Où demeure-t-il? — Dans les coeurs purs et les âmes de bonne vo­lonté. — Mais, qui êtes-vous donc ? — Je suis roi. — Ha! Où est votre royaume? — Là-haut, dit-il, en montrant le ciel; celui-là est roi, qui possède un titre certain au royaume de Dieu, son Père. — Quel est, demande enfin Taulère, le maître qui vous a enseigné une si belle doc­trine? Comment l'avez-vous acquise? — Je vais vous le dire, répond le mendiant: je l'ai ac­quise en évitant de parler aux hommes, pour m'entretenir avec Dieu dans la prière et la méditation; mon unique soin est de me tenir constamment et intimement uni à Dieu et à sa volonté sainte. C'est là toute ma science et tout mon bonheur. »

Taulère savait désormais ce qu'il voulait savoir. Il prit congé de son interlocuteur et s'éloigna. «J'ai donc enfin trouvé — dit-il, une fois livré à ses réflexions — j'ai enfin trouvé celui que je cherchais depuis si longtemps. Oh! Combien elle est vraie la parole de saint Augus­tin: Voilà que les ignorants se lèvent et ravissent le ciel; et nous, avec notre science aride, nous res­tons embourbés dans la chair et le sang. »

Extrait de : CONFIANCE en la Divine Providence (1954)

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