C'est Bourdaloue qui va nous le dire, avec sa doctrine si sûre et son irrésistible logique. « Peu de personnes ont un vrai zèle pour les âmes du Purgatoire et, parmi ces personnes, peu l'exercent selon les règles de la religion et d'une solide charité. »
Pourquoi ? Parce qu'il y en a peu qui réellement contribuent à soulager leurs peines ; peu qui, se servant des moyens que nous fournit pour cela le christianisme, leur procurent les secours dont elles ont besoin, et dont elles pourraient profiter. J'avoue, encore une fois, qu'on ne laisse pas d'avoir pour les morts de la piété ; mais il arrive que ce qu'on appelle piété, est dans les uns une piété stérile et infructueuse, dans les autres une piété d'ostentation et de faste ; dans ceux-ci, une piété mondaine et païenne, qui n'agit point par les vues de la foi ; dans ceux-là, une piété qui, toute chrétienne qu'elle est, ne produit que des œuvres mortes.
J'appelle piété stérile et infructueuse pour les morts celle qui ne consiste qu'en de vains regrets, qu'en d'inutiles lamentations, qu'en des transports de douleur, qu'en des torrents de larmes, qu'en des emportements et des désespoirs ; or il n'est pourtant rien de plus commun. « Nous voyons tous les jours des morts pleurer d'autres morts, disait de son temps saint Bernard, nous voyons des hommes vivants, mais tout mondains et par là morts devant Dieu, pleurer sincèrement et amèrement la mort de ceux qui leur ont été chers pendant leur vie. Mais que nous paraît-il en tout cela ? Beaucoup de pleurs et peu de prières, peu de charité, peu de bonnes œuvres ; des gémissements pitoyables, mais, de nul effet ; des excès de désolation sans aucun fruit. »
Cet abus que condamnait saint Bernard semble avoir passé parmi nous, non seulement en coutume, mais, ce qui me paraît plus étrange, en bienséance et en devoir, puisque aujourd'hui ceux qui se piquent de vivre selon les lois du monde, à force de pleurer leurs morts, se tiennent comme dispensés de prier pour eux. A peine verrez-vous maintenant une femme du monde, au jour ou de la mort ou des funérailles de son mari, s'approcher des autels, et s'acquitter du devoir essentiel de la religion ; vous diriez qu'y manquer soit une marque de sa tendresse. Pendant que des étrangers accompagnent le corps et recommandent l'âme à Dieu, celle-ci dans sa maison fait l'inconsolable et la désespérée. Est-il sensé de se dispenser des prières solennelles de l'Église, pour payer aux morts un tribut de larmes qu'ils ne nous demandent point, et qui ne leur sera jamais utile ? Car enfin, je vous le demande, de quel secours peut être à une âme l'excès de votre douleur ? Tous ces témoignages d'une affliction outrée et sans mesure seront-ils capables d'adoucir sa peine ? Pensez-vous que ce feu purifiant, dont elle ressent les vives atteintes, puisse s'éteindre par les larmes qui coulent de vos yeux ?
«Ah! Mon frère, écrivait autrefois saint Ambroise à un seigneur de marque, pour le consoler sur la perte qu'il avait faite d'une sœur unique qu'il aimait, réglez-vous jusque dans votre douleur ; toute violente qu'elle est, soyez équitable et chrétien. Dieu vous a ôté une sœur qui vous était plus chère que vous-même, priez pour elle et pleurez sur vous ; pleurez sur vous, parce que vous êtes un pécheur encore exposé aux tentations et aux dangers de cette vie ; et priez pour elle, afin de la délivrer des souffrances de l'autre. Voilà le zèle que vous devez avoir ; car voilà ce qui lui peut servir, et de quoi elle vous sera éternellement redevable. » Rien de plus juste que cette remontrance, qu'il faudrait bien davantage nous appliquer à nous-mêmes.
J'appelle piété d'ostentation et de faste à l'égard des morts, celle qui se borne à l'extérieur des devoirs funèbres, aux cérémonies d'un deuil, à l'appareil d'un convoi, à tout ce qui peut éclater aux yeux des hommes ; recherchant ce faux éclat jusque dans les choses les plus saintes, tels que sont les services de l'Église, où souvent il y a plus de pompe que de religion ; étalant cette vanité jusque sur les autels, plus chargés des marques de la noblesse du défunt que des signes augustes du christianisme ; érigeant pour un cadavre des tombeaux plus magnifiques que ne sont les sanctuaires et les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ ; s'étudiant beaucoup plus à observer tout ce que l'ambition humaine a introduit qu'à pourvoir au solide et au nécessaire, qui est de secourir les âmes fidèles par nos sacrifices et par nos vœux. Non pas que je prétende absolument condamner tout ce qui se pratique extérieurement dans les funérailles ; l'abus que nous en faisons n'empêche pas que ce ne soient de saints devoirs dans leur origine, et dans l'intention de l'Église qui les a institués ; mais je veux seulement vous dire que ce n'est pas en cela que doit être renfermée toute notre piété envers les morts ; que si nous en demeurons là, nous ne faisons rien pour eux ; qu'une âme dans le Purgatoire nous est incomparablement plus obligée des bonnes œuvres et des aumônes dont nous lui appliquons le fruit, que de toute la magnificence de ses obsèques ; qu'une communion faite pour elle lui marque bien mieux notre reconnaissance que les plus riches et les plus superbes monuments ; et qu'il y a au reste une espèce d'infidélité à n'épargner rien quand il s'agit d'un corps qui tombe en pourriture pendant qu'on néglige de secourir une âme qui est l'héritière du Ciel. La vraie dévotion envers les âmes du Purgatoire sera celle qui se tiendra en garde de ces abus et se conformera aux recommandations de la sainte Église ; celle qui se souciera peu de l'extérieur, mais apportera tous ses soins à remplir dévotement les pratiques religieuses destinées à soulager les défunts. »
FÊTE DU 10 novembre: Saint André Avellin, confesseur.
A près une sainte jeunesse, Lancelot Avellin fut ordonné prêtre à Naples, et devint avocat devant les tribunaux ecclésiastiques. Un jour qu'il plaidait avec chaleur la cause d'un prêtre de ses amis, il lui arriva de laisser échapper un mensonge. Le soir même il tomba sur ce texte de la Sainte Écriture : « Celui qui ment tue son âme », et aussitôt il abandonna le barreau et se consacra exclusivement à ses devoirs sacerdotaux. A trente-six ans, il entra dans l'Ordre des Théatins, et prit le nom d'André pour montrer son amour de la croix. De terribles et continuelles souffrances mirent à l'épreuve ses généreuses résolutions. Par suite d'une infirmité, André ne pouvait faire un pas sans souffrance et sans danger ; néanmoins, il ne consentit jamais à se servir de voiture, se rendant promptement, à pied, auprès des malades qui l'appelaient. Les hommes n'apportèrent jamais aucun soulagement aux souffrances de saint André. Dans sa dernière maladie, étendu sur une planche nue, il fut assailli par de cruelles tentations de désespoir, mais ne cessa pas un instant de demander à Dieu une bonne mort. Enfin, le 10 novembre 1608, il expira en paix, après un dernier combat contre l'ennemi du salut.
Extrait de LECTURES MÉDITÉES (1933)
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