Si vous vous étiez égarée en chemin, ne seriez-vous pas très satisfaite de rencontrer quelqu'un qui vous avertît et vous montrât la bonne voie ?
Voilà ce que la charité bien ordonnée exige de vous lorsqu'il s'agit de venir en aide au prochain. Il s'est malheureusement égaré, il a suivi une route qui ne conduit point à la fin dernière, à la future possession de Dieu. Vous en avez eu connaissance ; vous êtes unie à cette personne par les liens du sang ou de l'amitié, ce qui vous permet de lui parler en toute franchise, de lui adresser des avis sérieux et de salutaires conseils, et vous pourriez vous taire ?
Vous verriez d'un œil indifférent comment votre sœur s'éloigne de plus en plus du bien suprême, comment d'un pas pressé elle va à la rencontre de sa perte, comment le danger qui la menace grandit continuellement ?
« Celui qui voit son frère dans la détresse, et lui ferme son cœur et ses entrailles, comment aurait-il en soi l'amour de Dieu ? » dit saint Jean.
Cette parole du Disciple bien-aimé, qui s'applique aux besoins temporels et à la position malheureuse des pauvres, peut s'appliquer avec plus de raison encore aux besoins spirituels du prochain, au danger suprême que court une âme égarée, celui de manquer sa fin pour toujours.
Et cependant il y a peu de points de la morale chrétienne contre lesquels s'élèvent dans le cœur de bien des personnes plus de préjugés, que contre ce devoir de la correction fraternelle.
Les meilleures parfois ne veulent pas comprendre qu'il est contraire à la charité, et même dans plusieurs cas contraire à la conscience, de ne pas empêcher le mal quand on le pourrait aisément.
Combien n'y en a-t-il pas dont la parole n'est point sans influence, et auxquels une crainte ridicule, une fausse condescendance, un respect humain mal entendu, une déplorable indifférence ferment la bouche !
Comme ils se trompent! Ils s'imaginent échapper à quelques désagréments, épargner à leur prochain une humiliation ou un mécontentement passager, alors qu'ils s'attirent souvent une lourde responsabilité, et causent parfois à leurs frères un tort notable.
Sans doute la loi du Seigneur, qui commande d'empêcher, les fautes d'autrui, s'adresse spécialement aux supérieurs; néanmoins c'est une loi générale de la charité, elle regarde tous les chrétiens, pourvu que l'on reste dans les limites d'une sage prudence.
Sans doute, pour qu'il y ait obligation, il ne suffit pas d'un simple soupçon ; il doit être question d'une chose certaine, d'un fait réel, d'un danger évident que va courir le prochain. Enfin il faut qu'il n'y ait point un dommage très grave à craindre, un dommage qui pourrait nous atteindre nous-même par suite des bons avis que nous aurions donnés. Cependant la vraie charité ne calcule pas d'aussi près. Certes elle doit être unie à la prudence ; mais le salut du prochain la rend ingénieuse et inventive. Elle est compatissante, mais en même temps franche ; elle est prévenante, mais courageuse; elle est patiente, mais sérieuse et énergique.
Que de pauvres jeunes filles se perdent misérablement, parce que, parmi celles qui s'appellent leurs amies, il n'en est pas une qui ait la charité et le courage de leur dire : « Prenez garde ! Si je ne me trompe, le sentier où vous marchez devient glissant ; en tous cas, il me semble que c'est un faux chemin qui peut vous conduire à l'abîme. Chère amie, vous devenez si tiède dans le service de Dieu ; vous vous éloignez de plus en plus de la religion et votre foi semble chanceler ! Ces discours équivoques, ces paroles à double sens ne me rassurent pas. — Ces relations n'aboutiront à rien de bon ; cette société ne vous convient pas, ce livre doit disparaître de vos mains... Mon amie, vous semblez indifférente à vos devoirs d'état... Vous êtes devenue vaine et bien légère... Mon amie, rentrez en vous-même ; rapprochez-vous des sacrements que peut-être vous n'avez plus reçus depuis trop longtemps ; cherchez un bon confesseur, nourrissez-vous de nouveau du Pain de vie. O mon amie, je vous en conjure, changez de conduite ! »
Une bonne parole trouve toujours sa place, dit un proverbe, et la simple crainte de n'être pas accueillie, d'être méprisée par le prochain, ne doit pas nous empêcher de remplir envers lui les devoirs de la charité chrétienne.
Ame chrétienne, n'ayez pas peur d'accourir au secours de votre prochain, qui va tomber ! «Ne retenez pas la parole au temps où il pourrait être sauvé. »
Par l'amour que vous vous devez à vous-même, par le désir de n'avoir pas à vous reprocher la damnation de personne en gardant un silence lâche et intempestif, parlez quand il faut parler, et sauvez ce qui peut être sauvé ! R. P. von Doss.
Extrait de : LECTURES MÉDITÉES (1933)
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