Toute déception n'est pas un désenchantement. La jeunesse, toujours déçue, espère toujours, et les éternels enfants peuvent bien lui ressembler jusqu'au bout; mais c'est une preuve de leur puérilité, non un gage de satisfaction véritable.
« Il vient un moment triste, dans la vie, lit-on dans les Cahiers de Sainte-Beuve, c'est lorsqu'on sent qu'on est arrivé à tout ce qu'on pouvait espérer. » C'est un propos de femme que l'auteur note ainsi ; il est paisible en sa mélancolie et ne suppose pas d'expériences fiévreuses.
En nous confiant ce qu'il a puisé « aux fontaines du désir », Henry de Montherlant aggrave le cas. « Je suis brisé de satiété, et j'implore, écrit-il. Qui me comblera ? » C'est l'aveu de la recherche passionnée et la constatation de son échec. Ce n'est pas le désespoir encore; c'est presque le dégoût. Au delà brille dans le lointain une incertaine étoile.
Voici maintenant l'ironie : « L'âme de l'homme est pleine de maladies; elle est sujette à l'espérance. » Nous lisons cela par-dessus l'épaule de Chateaubriand, dans son « petit cahier » intime, si tant est qu'il y ait rien d'intime chez ce génie ostentatoire dont M. de Salvandy écrivait, à propos de ses prétendus besoins de solitude : « Il veut une cellule sur un théâtre. » Toujours est-il que l'ironie est ici le masque du désenchantement et que la maladie d'espérance, longuement éprouvée, désespère de ne jamais guérir.
Une autre forme de désespoir apparaît quand un poète dit du cœur humain :
Il est trop grand, nul ne l'emplit,
Et trop fragile, tout le brise.
Cette fois, l'échec menace d'être brutal. L'objet du désir n'a pas seulement déçu ; il a pris contre le désir une sorte d'offensive, comme un blindage renverrait son boulet à l'artilleur, comme une réplique cruelle punit un compliment maladroit. Nous flattons nos objets, et nos objets se vengent; nous nous lançons à leur poursuite, et tout à coup ils se retournent contre nous.
Mais voici le dernier secret. Bossuet nous le dévoile en parlant de « cet inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine. » L'ennui est une faim. Le lion bâille aux forêts comme l'enfant au sein, comme l'adulte au repas dont l'heure tarde. Notre aliment, où est-il ? Que s'il était ici, notre ennui ne serait pas « inexorable ». Il n'y est pas, et c'est pourquoi l'ennui est en nous un phénomène de « fond ». Nous sommes cet ennui, en quelque sorte, étant ce désir insatisfait, cette soif que rien n'étanche.
« Aux sources du désir », en les deux sens du mot, on trouve le plein ou le vide, le désenchantement ou la joie, suivant qu'on s'arrête au créé ou qu'on le dépasse.
En dépassant les objets humains, sources non désaltérantes, on trouve Dieu. En se dépassant soi-même, source du désir inassouvi et inextinguible, on trouve Dieu encore.
Le désir vrai, c'est Dieu allant à la rencontre de Dieu.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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