Nous avons le droit de porter nos douleurs avec fierté, comme le signe de notre noblesse. Toute oppression de la nature ou de l'homme ne nous rappelle-t-elle pas que nous sommes voués à de plus hauts rapports ? Le bonheur est aussi un présage, au titre d'avant-goût; mais il faut la déception — une douleur déjà — pour que l'objet qui prétendait nous combler nous force à sentir notre âme plus vaste encore.
Chaque feuille morte qui tombe nous découvre un peu plus de ciel, dit Charles Guérin. Comme le Dieu bienheureux a pris une chair souffrante, on dirait que la béatitude même tente une première incarnation sous la figure de la douleur nimbée d'espérance. Le malheur est une invitation d'aller à Dieu. C'est un signe de vocation. Et c'est en même temps une initiation à cet avenir, quand l'amour s'en mêle; car l'amour est déjà une possession anticipée, et c'est l'amour qui est comblé dans la possession dernière.
Les espérances éternelles n'auraient pour nous aucun sens si nous n'avions l'expérience des joies terrestres; mais aussi perdraient-elles leur caractère miséricordieux et libérateur, si nous n'avions rien à souffrir. Joies et souffrances alternées, quelle qu'en soit la dose, font de l'espérance chrétienne une espérance documentée.
J'imagine que c'est une des raisons pour lesquelles le Christ s'est gardé d'abroger la douleur : il eût enlevé un fleuron à la couronne de l'espérance. A rebours, n'est-il pas affreux de penser que le misérable, en ce temps qui se dit si favorable aux petits, ne voie plus d'évasion possible que du côté de la mort ? On lui a fermé l'azur. Il vit sous le couvercle bleu comme sous un boisage de mine que salissent et empestent les fumées d'un dur travail. Plus ami et plus bienfaisant lui était l'homme de Galilée, le Dieu caché sous ses propres livrées serviles, quand il lui ouvrait, larges et exaltantes, les portes du ciel.
Le poète Kabir compare la vie au lotus; il plonge dans l'eau de la tribulation par la plus grande partie de sa substance; mais la fleur émerge, que l'eau ne saurait toucher. Pourtant, c'est de là qu'elle naît. La plante fleurirait-elle, si dans l'eau limoneuse ses racines ne puisaient la vie et l'élan de la sève ?
Ainsi notre béatitude naît de la souffrance acceptée et utile. Ne la maudissons pas; aimons-la plutôt, comme l'amie de ce que chacun aime. Nous ne pouvons aspirer à rien de meilleur, tant que le règne décisif du bien n'en a pas aboli les préparations, dont le symbole par excellence est la croix.
Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)
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