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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 02:55

Nietzsche définit l'héroïsme : « l'état d'un homme qui poursuit un but au regard duquel lui-même ne compte plus ». Et il observe qu'une telle attitude condamne un être à aller du même geste au-devant de ses plus grandes douleurs et de ses plus hautes espérances. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que le héros habitât un univers parfait, parfait lui-même. Or le monde est « livré à la malice », dit saint Jean, et le héros constate chaque jour — c'est sa plus grande peine — qu'il n'est que la caricature et comme la comédie de son propre idéal.

 

Les plus grands cris de désespoir ont été jetés par les génies, les héros et les saints. Désespoir exaltant, celui-là, et non point mortel; aiguillon de l'action, non instrument de chute; car il n'a pas pour objet un milieu hostile qu'on aurait la tentation de déserter, mais un obstacle inté­rieur dressé devant un objet qu'on estime plus que tout, qu'on veut à tout prix, et qui attire infiniment plus que l'obstacle ne repousse.

 

Le désespoir du héros naît de l'impossibilité et de la nécessité rigoureuse du parfait.

 

Qui ne nous demande pas l'impossible ne nous honore pas assez, et qui nous le demande nous consterne.

 

Il y a en nous un sens de l'impossible et il y en a la peur, comme d'un inaccessible sommet. C'est la misère personnelle du héros en même temps que sa gloire.

 

Quant au milieu où le héros évolue, le cas est pareil. Gloire et misère aussi. A l'ordinaire, les hommes sont en contact surtout par leurs faiblesses. Le héros est presque toujours seul. Pourtant, il attire. Il attire précisément à condition de ne pas se conformer.

 

Contradiction? Non; dualité. Il y a en nous deux êtres, dont l'un s'agrège au frère en faiblesse et l'autre au héros. Celui-ci est pour les hautes parties de l'âme; celui-là pour les moyennes et les basses, et l'on ne renoncerait ni à cette complicité secrète, ni à cet idéal.

 

De là vient sans doute que les héros spirituels ou temporels, si peu utilisés dans le fait, sont cependant surveillés et jugés avec une âpreté implacable. On en veut davantage à un grand homme de bien qui a un défaut ou qui commet une faute, qu'à un médiocre ou à un vicieux. On lui en veut de sa défaillance. On lui en veut d'avoir seulement une défaillance. Diversement, il nous gâte, par sa valeur persistante le métier d'homme, et par sa faute celui de héros. Est-ce là une injustice? Oui; mais c'est aussi un hom­mage. Pour tous c'est une leçon.

 

 

Extrait de : RECUEILLEMENT. Œuvre de A. D. Sertillages O.P. (1935)

 

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