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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 19:48

 

«Dieu n'intéresse plus », cette petite phrase du cardinal Suhard, lourde de tristesse et char­gée de reproche, est la constatation d'un fait que nous pouvons vérifier quotidiennement.

 

Ce qui inté­resse et parfois passionne l'homme d'aujourd'hui c'est la science et la technique, ce sont les affaires et le travail, c'est aussi ce que Pascal appelait le diver­tissement : cinéma, nouvelles, sport. Ne disons pas que le monde actuel est sans religion : il pratique la religion de l'argent, la religion du progrès, la religion du stade, les formes variées de la religion du monde humain.

 

Mais la religion du Dieu vivant ne l'intéresse guère. Même dans des pays qui ne font pas profession d'athéisme, souvent la grande niasse est pratiquement athée, pratiquement, tran­quillement et avec bonne conscience. Et parmi ceux qui sont restés fidèles à Dieu, beaucoup regar­dent la religion comme ennuyeuse, un ennui qu'il faut accepter à certaines heures, après quoi on se hâte de revenir à ce qui présente un intérêt réel.

 

Ainsi l'homme, en général, n'aime pas prier. « Il éprouve facilement, a-t-on dit, à l'égard de la prière de l'ennui, de l'embarras, de la répugnance et, à proprement parler, une véritable hostilité. Tout le reste lui semble alors plus attirant et plus important. Il dit qu'il n'a pas le temps... Il vaudrait bien mieux dire franchement : « Je ne veux pas prier. »

 

« Dieu n'intéresse plus », nous dit-on, ce qui im­plique qu'en d'autres temps Dieu intéressait. Il pa­raît en effet incontestable que l'épaisseur, la den­sité de l'atmosphère matérialiste dans le monde actuel favorise et développe le dégoût des choses de Dieu.

 

Mais ce dégoût a toujours existé et a des raisons profondes dans l'homme. Il est à la fois, pourrait-on dire, anormal et naturel. Anormal, puisque tous les êtres créés sont orientés vers Dieu par leur être même et leur désir essentiel. Comme le chantait un poète de l'Eglise ancienne : « Tous les êtres, ceux qui parlent et ceux qui sont muets, te proclament. Tous les êtres, ceux qui sont muets, ceux qui n'ont point la pensée, te rendent hom­mage. Le désir universel, l'universel gémissement tend vers toi. Tout ce qui est te prie; et vers toi tout être qui pense ton univers fait monter un hymne de silence... »

 

L'homme, plus que toute autre créature, est fait pour Dieu ; il se définit comme une faim et une soif de Dieu ; dans tout ce qu'il recherche et poursuit, plaisir sensible, joie ar­tistique, ivresse de la connaissance et de la décou­verte, satisfaction profonde de l'amour, c'est tou­jours Dieu qu'il cherche consciemment ou sans le savoir. Il semble donc normal que tous nos désirs soient tendus vers ce qui nous conduit à Dieu et que toute notre activité ait pour objet de nous préparer à ce royaume seul capable de nous béatifier.

 

Mais tout cela étant dit, ce dégoût des choses divi­nes, qui semble aberrant et monstrueux, peut, à un autre point de vue, paraître normal. Newman a fait un sermon intitulé : « La religion, un ennui pour l'homme naturel. »

 

Cette formule même nous éclaire sur la question. On peut constater sans irrévérence aucune que Dieu n'intéresse pas l'homme : Cela n'insinue absolument rien contre la perfection divine et son amabilité suprême ; par là on ne fait que souligner l'imperfection de l'homme et sa misère.

 

On peut souvent constater que la vérité n'attire pas l'homme; non point, comme le préten­dait Renan, que la vérité soit triste, mais c'est l'homme qui est encore ténèbres et n'est pas plei­nement accordé à la lumière.

 

On peut constater, par expérience, que la vie de piété semble souvent en­nuyeuse. Ce n'est pas dire que la piété manque d'intérêt en elle-même, mais seulement, comme le dit saint Paul, que « l'homme charnel (c'est-à-dire l'homme psy­chique, l'homme humain) ne perçoit pas la réalité divine » (1Cor., 2, 14).

 

D'une manière plus précise, d'où vient que l'homme s'intéresse peu aux choses de Dieu ?  C'est d'abord que toute la religion repose sur la foi, laquelle demande une abnégation continuelle aux êtres avides de voir, de toucher, de sentir, aux êtres que nous sommes. Dès lors, les vérités les plus éblouissantes nous paraissent des abstrac­tions. Sans doute nous trouvons bien naïve la ré­flexion de cette femme qu'on essayait de consoler de la mort de son fils en la faisant penser au bonheur qu'il avait de voir Dieu : « Voir Dieu, est-ce une occupation pour un jeune de vingt ans? » Mais n'avons-nous pas les mêmes naïvetés? Dési­rons-nous réellement la vision de Dieu ?

 

De plus, toute religion sérieuse exige des efforts qui répugnent singulièrement à « l'homme naturel ». Elle demande une vie intérieure et silencieuse. Or, même à des époques moins bruyantes que la nôtre, mieux garanties du brouhaha où nous vivons, si­lence et recueillement ont toujours été difficiles à l'homme.

 

« Tout le malheur des hommes, remarque Pascal, vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre... De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le re­muement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. »

 

Enfin le service de Dieu demande un contrôle continuel de soi, car il n'y a pas de repos hebdo­madaire ni de congés payés par rapport aux de­voirs et aux commandements essentiels.

 

Cet ef­fort soutenu requiert un genre d'activité qui n'a pas le stimulant ni la récompense d'une activité na­turelle humaine, car les résultats sont acquis lente­ment, en général ne sont pas contrôlables et ne peuvent être chiffrés dans des statistiques encoura­geantes.

 

En face de ce monde surnaturel, le seul vraiment solide, mais qui est impalpable et semble irréel, le monde visible exerce sa séduction ; et nous sommes toujours attirés à lui par les concupiscences qui de­meurent vivaces en nous.

 

Voilà pourquoi il faut, sans doute, approuver hautement toutes les tentatives faites pour persua­der les chrétiens que la religion n'est pas en elle-même ennuyeuse et maussade, pour les intéresser à la Bible, pour les faire participer activement à la liturgie, bref pour leur faire vivre le christia­nisme.

 

Mais cet intérêt très réel demeurera tou­jours sur un autre plan que celui du monde hu­main et n'enlèvera pas à la religion son caractère d'austérité. Le catéchisme, même adapté à l'enfant, restera sévère et n'aura pas pour lui le même agré­ment que ses journaux illustrés.

 

La Bible, saint Jérôme en faisait déjà l'expérience, n'aura pas la séduction de certains chefs-d'œuvre littéraires. Et le drame liturgique, même compris par les fidèles, ne pourra soutenir la concurrence, pour l'imagina­tion et la sensibilité, de certains films ou de cer­taines pièces de théâtre.

 

Certes, Dieu se fait parfois sensible au cœur ; mais cette grâce ne nous est pas garantie et peut être rare dans une vie chrétienne. Il faut donc ac­cepter courageusement l'ennui, l'impression de mo­notonie qu'à certains moments nous inspirent les choses divines. C'est le poids de la chaleur et du jour que doivent supporter les bons serviteurs.

 

Dans cette souffrance il y a une valeur de purifica­tion : « Quelle affliction, dit le P. Faber, de trou­ver tant de dégoût dans le service de Dieu ! Plus nous l'aimons et le craignons profondément, plus nous nous sentons misérables d'une telle infir­mité ! »

 

Ne méritons pas que le Christ nous adresse le reproche qu'il fait aux disciples : « Vous n'avez pu veiller une heure avec moi ! » (Mt., 26, 40). Mais songeons que le Christ lui-même, sans avoir les concupiscences et les faiblesses de « l'homme psy­chique », a voulu librement supporter en ses heures d'agonie le poids de l'ennui et nous a ainsi mérité la grâce de le dominer.

 

Et par sa Passion le Sauveur nous a mérité de recevoir le Saint-Esprit, l'Esprit qui nous console parce qu'il fait pénétrer les profondeurs de Dieu et nous rend plus réel le monde invisible.

 

De même que l'homme découvre qu'au delà du plaisir, il y a le bonheur, de même le chrétien découvre qu'au-delà du plaisant, de l'agréable et dans l'aus­térité inévitable du christianisme, il peut y avoir et il y a la joie profonde.

 

Que l'Esprit-Saint nous fasse réaliser cette découverte qui transformera notre vie !

 

Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU

Volume VI, du Père Gaston Salet S.J.

 

elogofioupiou.com

 

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