«Dieu n'intéresse plus », cette petite phrase du cardinal Suhard, lourde de tristesse et chargée de reproche, est la constatation d'un fait que nous pouvons vérifier quotidiennement.
Ce qui intéresse et parfois passionne l'homme d'aujourd'hui c'est la science et la technique, ce sont les affaires et le travail, c'est aussi ce que Pascal appelait le divertissement : cinéma, nouvelles, sport. Ne disons pas que le monde actuel est sans religion : il pratique la religion de l'argent, la religion du progrès, la religion du stade, les formes variées de la religion du monde humain.
Mais la religion du Dieu vivant ne l'intéresse guère. Même dans des pays qui ne font pas profession d'athéisme, souvent la grande niasse est pratiquement athée, pratiquement, tranquillement et avec bonne conscience. Et parmi ceux qui sont restés fidèles à Dieu, beaucoup regardent la religion comme ennuyeuse, un ennui qu'il faut accepter à certaines heures, après quoi on se hâte de revenir à ce qui présente un intérêt réel.
Ainsi l'homme, en général, n'aime pas prier. « Il éprouve facilement, a-t-on dit, à l'égard de la prière de l'ennui, de l'embarras, de la répugnance et, à proprement parler, une véritable hostilité. Tout le reste lui semble alors plus attirant et plus important. Il dit qu'il n'a pas le temps... Il vaudrait bien mieux dire franchement : « Je ne veux pas prier. »
« Dieu n'intéresse plus », nous dit-on, ce qui implique qu'en d'autres temps Dieu intéressait. Il paraît en effet incontestable que l'épaisseur, la densité de l'atmosphère matérialiste dans le monde actuel favorise et développe le dégoût des choses de Dieu.
Mais ce dégoût a toujours existé et a des raisons profondes dans l'homme. Il est à la fois, pourrait-on dire, anormal et naturel. Anormal, puisque tous les êtres créés sont orientés vers Dieu par leur être même et leur désir essentiel. Comme le chantait un poète de l'Eglise ancienne : « Tous les êtres, ceux qui parlent et ceux qui sont muets, te proclament. Tous les êtres, ceux qui sont muets, ceux qui n'ont point la pensée, te rendent hommage. Le désir universel, l'universel gémissement tend vers toi. Tout ce qui est te prie; et vers toi tout être qui pense ton univers fait monter un hymne de silence... »
L'homme, plus que toute autre créature, est fait pour Dieu ; il se définit comme une faim et une soif de Dieu ; dans tout ce qu'il recherche et poursuit, plaisir sensible, joie artistique, ivresse de la connaissance et de la découverte, satisfaction profonde de l'amour, c'est toujours Dieu qu'il cherche consciemment ou sans le savoir. Il semble donc normal que tous nos désirs soient tendus vers ce qui nous conduit à Dieu et que toute notre activité ait pour objet de nous préparer à ce royaume seul capable de nous béatifier.
Mais tout cela étant dit, ce dégoût des choses divines, qui semble aberrant et monstrueux, peut, à un autre point de vue, paraître normal. Newman a fait un sermon intitulé : « La religion, un ennui pour l'homme naturel. »
Cette formule même nous éclaire sur la question. On peut constater sans irrévérence aucune que Dieu n'intéresse pas l'homme : Cela n'insinue absolument rien contre la perfection divine et son amabilité suprême ; par là on ne fait que souligner l'imperfection de l'homme et sa misère.
On peut souvent constater que la vérité n'attire pas l'homme; non point, comme le prétendait Renan, que la vérité soit triste, mais c'est l'homme qui est encore ténèbres et n'est pas pleinement accordé à la lumière.
On peut constater, par expérience, que la vie de piété semble souvent ennuyeuse. Ce n'est pas dire que la piété manque d'intérêt en elle-même, mais seulement, comme le dit saint Paul, que « l'homme charnel (c'est-à-dire l'homme psychique, l'homme humain) ne perçoit pas la réalité divine » (1Cor., 2, 14).
D'une manière plus précise, d'où vient que l'homme s'intéresse peu aux choses de Dieu ? C'est d'abord que toute la religion repose sur la foi, laquelle demande une abnégation continuelle aux êtres avides de voir, de toucher, de sentir, aux êtres que nous sommes. Dès lors, les vérités les plus éblouissantes nous paraissent des abstractions. Sans doute nous trouvons bien naïve la réflexion de cette femme qu'on essayait de consoler de la mort de son fils en la faisant penser au bonheur qu'il avait de voir Dieu : « Voir Dieu, est-ce une occupation pour un jeune de vingt ans? » Mais n'avons-nous pas les mêmes naïvetés? Désirons-nous réellement la vision de Dieu ?
De plus, toute religion sérieuse exige des efforts qui répugnent singulièrement à « l'homme naturel ». Elle demande une vie intérieure et silencieuse. Or, même à des époques moins bruyantes que la nôtre, mieux garanties du brouhaha où nous vivons, silence et recueillement ont toujours été difficiles à l'homme.
« Tout le malheur des hommes, remarque Pascal, vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre... De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. »
Enfin le service de Dieu demande un contrôle continuel de soi, car il n'y a pas de repos hebdomadaire ni de congés payés par rapport aux devoirs et aux commandements essentiels.
Cet effort soutenu requiert un genre d'activité qui n'a pas le stimulant ni la récompense d'une activité naturelle humaine, car les résultats sont acquis lentement, en général ne sont pas contrôlables et ne peuvent être chiffrés dans des statistiques encourageantes.
En face de ce monde surnaturel, le seul vraiment solide, mais qui est impalpable et semble irréel, le monde visible exerce sa séduction ; et nous sommes toujours attirés à lui par les concupiscences qui demeurent vivaces en nous.
Voilà pourquoi il faut, sans doute, approuver hautement toutes les tentatives faites pour persuader les chrétiens que la religion n'est pas en elle-même ennuyeuse et maussade, pour les intéresser à la Bible, pour les faire participer activement à la liturgie, bref pour leur faire vivre le christianisme.
Mais cet intérêt très réel demeurera toujours sur un autre plan que celui du monde humain et n'enlèvera pas à la religion son caractère d'austérité. Le catéchisme, même adapté à l'enfant, restera sévère et n'aura pas pour lui le même agrément que ses journaux illustrés.
La Bible, saint Jérôme en faisait déjà l'expérience, n'aura pas la séduction de certains chefs-d'œuvre littéraires. Et le drame liturgique, même compris par les fidèles, ne pourra soutenir la concurrence, pour l'imagination et la sensibilité, de certains films ou de certaines pièces de théâtre.
Certes, Dieu se fait parfois sensible au cœur ; mais cette grâce ne nous est pas garantie et peut être rare dans une vie chrétienne. Il faut donc accepter courageusement l'ennui, l'impression de monotonie qu'à certains moments nous inspirent les choses divines. C'est le poids de la chaleur et du jour que doivent supporter les bons serviteurs.
Dans cette souffrance il y a une valeur de purification : « Quelle affliction, dit le P. Faber, de trouver tant de dégoût dans le service de Dieu ! Plus nous l'aimons et le craignons profondément, plus nous nous sentons misérables d'une telle infirmité ! »
Ne méritons pas que le Christ nous adresse le reproche qu'il fait aux disciples : « Vous n'avez pu veiller une heure avec moi ! » (Mt., 26, 40). Mais songeons que le Christ lui-même, sans avoir les concupiscences et les faiblesses de « l'homme psychique », a voulu librement supporter en ses heures d'agonie le poids de l'ennui et nous a ainsi mérité la grâce de le dominer.
Et par sa Passion le Sauveur nous a mérité de recevoir le Saint-Esprit, l'Esprit qui nous console parce qu'il fait pénétrer les profondeurs de Dieu et nous rend plus réel le monde invisible.
De même que l'homme découvre qu'au delà du plaisir, il y a le bonheur, de même le chrétien découvre qu'au-delà du plaisant, de l'agréable et dans l'austérité inévitable du christianisme, il peut y avoir et il y a la joie profonde.
Que l'Esprit-Saint nous fasse réaliser cette découverte qui transformera notre vie !
Extrait de : PLUS PRÈS DE DIEU
Volume VI, du Père Gaston Salet S.J.
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