«N'appelez personne sur terre du nom de père ; car vous n'avez qu'un père qui est dans les cieux.» Mathieu. 23,9.
C'est une défense bien pénible pour un fils de ne pouvoir proférer le doux nom de père ! N'est-ce pas là le nom chéri que nous apprenons tous à dire avant même de savoir vivre ? N'est-ce pas là en quelque sorte le premier lait dont la nourrice arrose les lèvres de l'enfant, afin qu'en balbutiant ces deux premières syllabes il exprime sa reconnaissance envers l'auteur de ses jours ? Quel est l'animal, si féroce qu'il soit, qui ne manifeste ou par des signes, ou par ses regards, ou de toute autre manière, son affection envers ceux qui lui ont donné la vie ? Comment donc nous est-il défendu d'appeler qui que ce soit ici-bas du nom de père ? N'est-ce pas évidemment vouloir arracher du cœur des enfants l'amour envers leurs, parents, et exposer ceux-ci à toutes sortes d'insultes et d'irrévérences de la part de leurs enfants ?
Infortunés parents ! A quoi servent les sueurs que vous répandez tous les jours, ou parmi les tempêtes de la mer, ou dans le tumulte des combats, ou dans les luttes des procès, ou parmi les tracas du négoce, ou parmi les efforts qui vous consument ? C'est l'amour de vos enfants qui, comme un doux tyran, vous condamne à une existence, laquelle, selon la remarque de Brocadoro, ne mérite pas le nom de vie, tant elle est laborieuse et pénible.
Or, voyez quelle récompense vous recevez, en retour de tant de fatigues et de sollicitudes, un décret interdit d'avance à vos enfants de reconnaître vos bienfaits en vous appelant du doux nom de père. Ah ! Non, c'est une erreur : le divin Sauveur ne défend pas l'amour des enfants à l'égard de leurs parents, puisqu'il en fait un précepte rigoureux dans le Décalogue ; mais c'est l'excès de cet amour qu'il réprouve. Il condamne ces tendresses trop délicates qui pourraient refroidir l'amour véritable que nous devons à notre Père céleste, et c'est pour cela qu'il ajoute : « car vous n'avez qu'un Père qui est dans les cieux. » Malgré cela, j'en demande pardon à cet aimable Sauveur, je voudrais que son zèle se fût élevé avec plus d'énergie encore contre l'amour déréglé des parents envers leurs enfants.
Oh ! C’est bien cet amour qui, dégénérant tous les jours en une haine maligne, remplit les familles de désordres et l'enfer de victimes. Hélas ! Que de pauvres enfants, immolés par leurs parents, peuvent dire avec justice et vérité : nous n'avons qu'un Père, celui qui est dans les cieux. Vous trouverez peu de maisons où il y ait un père qui se conduise en père ; mais presque partout vous trouverez deux mères, l'une plus faible que l'autre.
Ah ! Pères et mères ! Ne vous apercevez-vous donc pas du tort considérable que vous faites, et à vos enfants, et à vous-mêmes, et à la société, avec une éducation aussi molle, avec un amour aussi déréglé ? A quoi sert d'aimer beaucoup si l'on aime mal ? Souffrez par conséquent que je fasse aujourd'hui tous mes efforts pour réformer cet amour, et vous montrer — que l'amour faux et déréglé des parents est une véritable haine, et une cause de ruine éternelle pour les enfants ; ce sera le premier point : — que la ruine des enfants, à son tour, est une cause d'éternelle damnation pour les parents ; ce sera le second point. —
Ah ! Si je pouvais graver cette vérité importante dans les cœurs de tous les chefs de famille, on verrait, non seulement les familles, mais les villes et les villages réformés, et par suite le monde entier sanctifié. Je le désire, mais je n'ose l'espérer car aujourd'hui l'éducation des enfants, d'où dépend l'avenir de la société, passe pour une affaire sans importance, pour un casse-tête superflu.
Réveillez-vous donc aujourd'hui, pères et mères, oncles et grands-pères, tuteurs, maîtres et patrons, et vous tous qui êtes compris en quelque manière sous la dénomination de parents ; apprenez une bonne fois le mal que vous faites à vos enfants, à vos neveux, à ceux dont vous êtes chargés, en les élevant si mal, et l'abîme que vous creusez à vous-mêmes par une telle éducation. Quant à moi, je n'espère point de mes paroles tout le fruit possible, non ; mais cela ne me dispense pas de tâcher de le procurer, ni vous de m'écouter.
(A suivre)
Tiré de : De l’Éducation des enfants, œuvre de Saint LÉONARD de Port Maurice.
Disponible « Les Guillots» Villegenon 18260 Vailly-s/-Sauldre.
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