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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 08:49

LE  PROBLÈME  DE  LA  SOUFFRANCE

« Ne fallait-il pas que  le Christ souffrit!  » (Lc. XXIV, 26)

Sous les huées de la foule, bousculé, frappé par les gardes et les soldats, courbés en deux, haletant, l'Homme des douleurs vient enfin d'arriver au Calvaire.

En abordant le plateau rocailleux, à bout de forces et de sang, une dernière fois, Il trébuche et tombe sous sa Croix qui L'étouffe.

Approchons-nous, regardons-Le, étendu à terre, anéanti, broyé.

A grands coups de cordes et de gourdins, on Le re­lève en ricanant.

Essayez de rencontrer sous les épines et les cheveux souillés, les pauvres yeux noyés d'angoisse, où perlent, comme au Jardin de l'Agonie, deux larmes de sang.

Et maintenant, on arrache d'un brutal effort la robe collée aux blessures. Pauvre corps, aux longs sillons rouges avec des lambeaux de chair, et par endroits les côtes à nu.

Ne regardez pas, si le sang vous fait mal. Lui n'en a pas eu peur pour vous!

C'est ici qu'il faut venir pour comprendre quelque chose à l'esprit d'enfance, à l'abandon total du Fils uni­que, livré au bon plaisir de son Père.

Père, Je Vous aime, tout ce que Vous voudrez!

— Tout ?... Étends-Toi sur cette croix.

Voilà ! Mon Père.

— Donne ta main droite. Ouvre-la bien pour le clou. C'est cela!

Père, que votre Volonté soit faite!

— Ta main gauche !

La voici. Père, Je Vous aime!

— Tes pieds maintenant,... oui, l'un sur l'autre : un clou suffira.

Père, mon Père,... comme Vous voudrez, mais ayez pitié des pauvres hommes, mes frères!

C'est  fait,  les  trois  clous ne  lâcheront  pas  leur proie.

Alors, des valets saisissent la Croix sanglante, la sou­lèvent et, lourdement, la laissent retomber de tout son poids dans le trou qui l'attend. Au choc, le sang jaillit des blessures béantes.

Et l'agonie, l'atroce agonie de trois heures est commencée.

 

***

Mais, mon Dieu, pourquoi tant de souffrances ? Encore maintenant, après vingt siècles, un frisson passe sur nos cœurs de chair au seul souvenir de ces heures terribles, de tortures physiques et d'épouvanté morale.

C'est que tout en nous se révolte contre la souffrance : nos corps qui veulent vivre et qui se débattent contre cha­que amoindrissement de la vie : nos âmes assoiffées de lumière et qui s'arrachent éperdument à la nuit de la douleur et de la mort.

 

Oui, pourquoi la souffrance ?...

Il faut avouer qu'à la scruter du simple point de vue des philosophes, elle demeure une terrible énigme : elle nous révolte, nous la fuyons, comme une incompréhensi­ble diminution de notre moi.

Mais, au Calvaire, un rayon tombé de la Croix, sur le Larron, va, si nous le voulons, illuminer le troublant mystère et nous montrer par un exemple saisissant, pris en pleine expérience, les fruits admirables de la bonne souffrance unie à celle du Rédempteur.

Approchez-vous de Marie, de saint Jean et des Saintes Femmes et, tout en vous mettant à l'unisson de leur douleur, écoutez l'ardent appel du malheureux :

Seigneur, souvenez-Vous de moi quand Vous serez dans votre Royaume!

« Seigneur! » Alors, il croit en Lui ?

Oui, c'est inouï, mais c'est ainsi !...

Quelques semaines plus tôt, ce détrousseur de grand chemin, orgueilleux et libre dans son repaire de mon­tagnes, défiait le ciel et la terre.

Dieu ? Quel besoin avait-il de Lui ?...

Mais voici que la souffrance est tombée sur ce bandit. D'abord, révolté comme son compagnon, l'autre larron, il a peu à peu senti son cœur s'émouvoir en regardant souffrir le Condamné du milieu, si patient, qu'il ne se plaint de rien, si bon qu'il vient de dire :

Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font !

Tout un mystérieux et lent travail s'opère dans l'âme du voleur. Du cœur orgueilleux et froid, trop grand pour comprendre et pour aimer, la souffrance, unie à celle de Jésus, commence à faire un « tout-petit »!

« Seigneur! » — quel titre, quelle humble reconnais­sance de la supériorité de Jésus — « Seigneur ! » Il L'ap­pelle, il avoue donc sa faiblesse, il reconnaît qu'il a besoin de secours. « Souvenez-Vous de moi! » C'est une prière, une prière d'enfant qui s'abandonne et qui a con­fiance.

Les Bergers, les Mages avaient été bien humbles devant la Crèche, mais le bon Larron est plus admirable encore.

O bienheureuse souffrance, qui, d'un grand, fait un tout-petit ! Comme dans ces foyers trop heureux, où le Maître, des années, a été oublié. Mais la souffrance vient de toucher un des berceaux. On a eu peur,... on a eu mal, et soudain, des lèvres oublieuses sont montées un cri d'an­goisse, une prière vers le Père tout-puissant et bon, qui est aux Cieux :

— Abba ! Pater !

Oui, bienheureuse souffrance, qui, d'une âme trop grande, refait un enfant de Dieu!

Et un enfant dont les yeux s'ouvrent, qui comprend le pourquoi de cette souffrance expiatrice :

Pour nous, c'est justice! dit le bon Larron à son compagnon qui se révolte.

« Justice ! » N'aurions-nous commis qu'une faute vé­nielle, que l'expiation s'imposerait, car toute faute est orgueil. Or la souffrance physique ou morale contracte, res­serre, humilie, anéantit, et d'un grand, d'un orgueilleux bien portant et hautain, fait une pauvre loque qui se ca­che et se tait jusqu'à l'effacement de la mort! Tel un fils à genoux devant son père offensé : geste réparateur, dont la valeur expiatrice dépend sans doute des sentiments qui l'animent, mais qui n'en est pas moins en lui-même une réparation, comme un symbole de ces sentiments auxquels il nous dispose.

« Père, j'étais trop grand, je Vous ai désobéi. Voyez comme votre enfant s'humilie maintenant, comme il se fait humble d'attitude et de cœur pour réparer. »

Le bon Larron, brisé par la souffrance, l'accepte amou­reusement, en tout-petit, et dès lors, il expie pour lui-même.

Et parce que nous ne sommes pas des étrangers les uns pour les autres, mais des frères intimement unis, en­fants du même Père céleste, la souffrance des uns peut expier pour les autres. Comme, dans une famille, le fils tendrement aimé, délicat, affectueux et fidèle, répare pour ses frères coupables en pleurant pour eux, aux genoux de leur père irrité.

C'est ainsi que Jésus, le pur, l'innocent, le bien-aimé de son Père, offre victorieusement pour nous sa souffrance expiatrice.

C'est encore ainsi qu'une légion de petites âmes victi­mes, continuent, depuis le Calvaire, d'expier pour les cou­pables, en union avec le divin Rédempteur.

O bienheureuse souffrance expiatrice des jeunes mar­tyrs, des Lucie, des Agnès, des Cécile, des Tharcisius !

Et plus proche de nous, bienheureuse l'expiation de ces François d'Assise, de ces Catherine de Sienne, de tant d'autres que l'Eglise offre à notre admiration recon­naissante et dont les mystérieux stigmates au front, aux mains et aux pieds,... au cœur, reproduisent douloureu­sement, sous nos yeux distraits, les blessures de la Passion, si vite oubliées, alors qu'elles sont ouvertes par nous... et pour nous!

O bienheureuses souffrances expiatrices, les plus terribles, comme celles des Saints, ou les plus humbles, comme les nôtres, déjà si lourdes à porter et qui nous de­viendraient plus légères, si nous pensions à les offrir pour tant d'âmes qui en ont plus besoin que du pain quotidien... et qui nous les mendient!

Écoutez donc déferler jusqu'à vous l'appel déchirant, des pauvres âmes, celles qui ont faim et soif de vérité, celles qui se débattent dans leurs fautes et celles qui vou­draient monter : les âmes de boue et les âmes de lumière, toutes ces rachetées du Christ, les entendez-vous qui vous appellent :

— A moi! A moi!

Âmes de la terre, âmes du Purgatoire, âmes ignorées, âmes que vous connaissez peut-être trop bien, — âmes scandalisées, âmes aimées,... quelles voix vous poursuivent et vous enveloppent, qui mendient vos prières et vos souf­frances !...

Oui, vos souffrances, car les âmes coûtent cher : elles ont coûté le sang d'un Dieu, et si nous voulons les payer à leur prix, nous devons, nous aussi, offrir pour elles le sang de notre corps ou le sang de nos cœurs.

Comprenez-vous maintenant la passion de souffrir qui torture les Saints et les Saintes, et les fait se livrer au bon plaisir de Dieu, pour ces mystérieuses immolations ou ces effroyables pénitences qui nous épouvantent ?

Ah! Ne croyez pas qu'ils aiment la souffrance pour elle-même! Comme nous, ils l'ont en horreur et leur pau­vre chair frémit comme la nôtre au cinglement des fouets, à la morsure des pointes d'acier. Mais, plus que nous, ils ont au cœur la soif des âmes : ils les aiment pour le Seigneur Jésus, et quand on aime,... on accomplit des folies.

Et ces folies que le Maître permet, ou que parfois Il exige de certaines âmes généreuses, soyez sûrs qu'elles ravissent le Cœur qui nous a aimés jusqu'aux tortures de sa Passion et de sa Croix, ces folies divines!

Nous n'avons pas, sans doute, à les imiter jusque-là, car, sans un appel divin très spécial et qu'il ne nous appartient pas de devancer, ce serait pour nous imprudent et bien vite dangereux.

Mais rien ne doit nous empêcher d'en prendre au moins l'esprit : ni nos préjugés modernes de confort et de vie épanouie, ni la faiblesse de notre santé, ni nos occu­pations absorbantes, car cet esprit de pénitence est l'esprit de la Crèche, de la Croix, de l'Hostie : l'esprit même de Jésus, le Fils bien-aimé de Dieu, l'Enfant qui s'humilie et qui aime, qui souffre, pour adorer, pour expier, pour sauver ses frères, selon le bon plaisir de son Père.

Voilà pourquoi l'Eglise nous conseille tant la péni­tence, « cette souffrance que nous nous imposons volon­tairement à nous-mêmes » ou qui nous est demandée, sous forme, par exemple, d'abstinence et de jeûne, pour nous aider, en union avec le Seigneur Jésus, à nous rendre plus humbles, à expier pour les autres et pour nous,... à mé­riter !

***

Car, la bonne souffrance mérite.

Écoutez la réponse de Jésus au bon Larron qui souffre si bien avec Lui :

En vérité, en vérité, aujourd'hui même tu seras avec Moi, en Paradis!

Oui, vous entendez bien : « Aujourd'hui même », le ciel avec Jésus, pour ce voleur de grand chemin, qui deux heures plus tôt insultait à son Dieu!...

Mais la souffrance est passée sur ce cœur et parce qu'il l'accepte humblement, voilà que cette souffrance lui mérite le Ciel :

Aujourd'hui, dans le Jardin où ton Dieu étanchera ta soif :

Aujourd'hui, dans le Royaume, où la gloire divine transformera l'humiliation de ta Croix :

Aujourd'hui même, dans la Maison où le Père accueillera son enfant pour récompenser par un éternel poids de bonheur chacune des douleurs de la terre!

 

N'ayez  donc plus  peur de  la  souffrance,  quelle, que soit sa violence ou sa durée :

Souffrance que nous envoie notre Père, ou qu'il per­met pour ses enfants; souffrances de nos corps épuisés, malades; souffrances de nos esprits qui cherchent, de nos cœurs blessés par l'indifférence ou les ingratitudes; souf­frances de nos entreprises trop lourdes, inquiétudes pour le lendemain, tristesse de nos actes qui nous suivent et que nous voudrions tant effacer; souffrances lentes ou vives de voir nos parents qui vieillissent... et cet enfant qui ne sourit déjà plus quand nous entrons dans sa cham­bre ensoleillée. Oh! Peur folle de voir mourir ceux que nous aimons plus que nous-mêmes!

Souffrances du jour qui se lève et souffrances des in­terminables nuits : souffrances du matin et souffrances du soir!

Légères ou plus sérieuses pénitences que nous demande l'Eglise ou qu'avec l'avis et l'autorisation de notre confes­seur, nous nous imposons à nous-mêmes.

Souffrances qui me rapprochez de mon Dieu, en m'obligeant à me jeter en tout-petit entre ses bras :

souffrances qui m'offrez le moyen d'expier pour moi et pour les âmes;

souffrances qui formez mon trésor du Ciel!

Bienheureuse souffrance, je vous accepte en enfant sûr du secours de son Père, je vous bénis et je vous aime, puisque par vous seulement, je puis ressembler à mon Christ douloureux et souffrant.

Ainsi-soit-il.

Extrait de : La CLEF DU BONHEUR.  R. de la Chevasnerie, s.j. (1938)

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