LE DON DIVIN FONDAMENTAL …
Dieu est une idée qui vit.
Dieu est spirituel. Il n'a pas de dimensions. Il appartient au même monde que celui des idées. Or les idées, vous le savez bien, jouissent de propriétés qui ne ressemblent guère aux propriétés physiques. Elles ne sont ni oblongues, ni carrées, ni sphériques. Elles ne sont ni rouges, ni bleues. Elles n'ont pas de surface ni de densité. Elles peuvent, en se diffusant dans les esprits, se diviser sans perte, se multiplier sans accroissement. Or Dieu est une idée subsistante, dépouillée de toute imperfection. En conséquence il réside dans les êtres sans entrer en composition avec eux, sans être multiplié par leur multiplicité.
Cette pensée devrait vous être un réconfort et un stimulant. Dieu, présent en vous, vit en vous. Il vous voit, vous connaît. Il vous connaît même mieux que vous-même. Tout homme en effet et vous ne faites pas exception est un mystère à lui-même. « S'il se vante, je l'abaisse, disait Pascal en parlant de l'homme ; s'il s'abaisse, je le vante ; et je le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible ».
Pas besoin de subir le réquisitoire de Pascal pour constater qu'il existe en nous des régions inexplorées, des terres inconnues. Autant dans la direction du bien que dans celle du mal, notre réflexion devine sans difficulté des zones qu'habitent les ombres du mystère. Nous sommes à la fois meilleurs et pires que nous le croyons! Parfois nous nous livrons à des bassesses, nous commettons des lâchetés, des méchancetés dont nous nous serions crus incapables. A d'autres moments, au contraire, nous posons avec une spontanéité et une facilité qui nous étonnent nous-mêmes, des actes quasi héroïques. Quand Alexis Carrel parle de « l'homme cet inconnu », il signale avant tout les impuissances de la science à connaître l'être humain. Il aurait pu, avec plus de raison encore, disserter sur cet inconnu que l'homme est pour lui-même, sur les limites et les risques de l'introspection.
Ce moi qui nous demeure mystérieux, Dieu le connaît, ce Dieu qui en pénètre spirituellement les moindres replis. Il n'y a rien en nous qui lui échappe. Où pourrions-nous nous réfugier pour nous dérober au regard d'un être présent partout ? Où pourrions-nous fuir pour soustraire nos secrètes pensées à quelqu'un qui ne laisse rien hors de son atteinte ?
« Sors-tu de ta maison, note saint Augustin, ru es vu. Tu y rentres ? Tu es vu encore. Que ta lampe soit éteinte ou allumée, Dieu te voit. Te caches-tu dans ton lit ? Te réfugies-tu au fond de ton cœur ? Il te voit, il te voit toujours». (Serments de Scripturis, Sermo CXXXII, PL 38, 736.)
Déjà au temps lointain de l'Ancien Testament, le saint roi David chantait l'heureuse incapacité où se trouve l'homme d'échapper au regard de Dieu.
« Yahvé, tu me sondes et tu me connais... Tu m'observes quand je suis en marche ou couché, et toutes mes voies te sont familières. La parole n'est pas encore sur ma langue que déjà, Yahvé, tu la connais entièrement… Où aller loin de ton esprit ? Où fuir loin de ta face ? Si je monte aux cieux, tu y es ; si je me couche dans le séjour des morts, te voilà !
Si je prends les ailes de l'aurore, et que j'aille habiter aux confins de la mer, là encore ta main me conduira et ta droite me saisira.
Et je dis : Au moins les ténèbres me couvriront et la nuit sera la seule lumière qui m'entoure ! ... Les ténèbres mêmes n'ont pas pour toi d’obscurité ; pour toi la nuit brille comme le jour, et les ténèbres comme la lumière». (Ps. 139, 1-12.)
Aucun moyen de tromper cet observateur omniprésent. Aussi de quel ridicule ne nous couvrons-nous pas lorsque nous cherchons, dans un examen de conscience par exemple, à dissimuler nos intentions ? Nous sommes alors comme le voyageur qui, sous les yeux mêmes du douanier, se mettrait à cacher dans le fond de sa valise une marchandise taxable. Plus enfantine encore serait notre tentative de contrebande sous le regard toujours ouvert, toujours vigilant de Dieu. Vraiment, pour peu que nous réfléchissions à cette ubiquité divine, nous devons reconnaître que la seule attitude raisonnable est celle d'une loyauté parfaite, d'une franchise totale. Il y va de notre dignité autant que de notre intérêt.
Ajoutons que Dieu, spirituel, vivant, est aussi actif. On doit même affirmer, à la suite du grand saint Thomas d'Aquin, que, s'il est présent partout, c'est principalement parce qu'il agit partout. Il n'habite pas les êtres à la manière d'un étranger qui assisterait passivement à leurs évolutions. Dieu cause toutes et chacune des créatures et il les cause à tout instant. Tout ce qu'elles ont d'existence, elles le tiennent de lui d'une façon directe et sans discontinuité.
Au plus intime de chaque être, Dieu est là, comme la cause qui le soutient dans l'existence, comme le créateur qui donne à chaque instant à son œuvre d'être ce qu'elle est. Car il y a une «norme différence entre l'ouvrier humain et l'ouvrier divin. Le premier ne travaille que sur du déjà existant : il ne fait que modifier des apparences. Le second opère à partir de rien, il crée les substances mêmes qui supportent les apparences. De là vient l'universalité et la nécessité permanente de son action. S'il cessait un instant de soutenir ses créatures, celles-ci retomberaient dans le néant. Elles disparaîtraient instantanément, privées de ce soutien indispensable qu'est l'être.
Placez un diamant à la lumière. Il resplendit, il charme l'œil par l'éclat de ses scintillements. Remettez-le brusquement dans les ténèbres. Aussitôt ses feux s'éteignent. Il ne se différencie plus guère du banal morceau de charbon. Son éclat était en dépendance étroite de la lumière. Celle-ci supprimée celui-là disparaît. Il en serait de même si Dieu refusait, fût-ce pour un instant son action productrice et conservatrice : les créatures disparaîtraient.
Elles disparaîtraient si totalement que la comparaison du diamant et de la lumière n'est pas assez forte. Même une fois son flamboiement éteint le diamant continue d'exister, tandis que dans l'hypothèse où nous nous plaçons les créatures cesseraient d'exister. Il vaut donc mieux recourir à des comparaisons moins inadéquates. Peut-être le lien essentiel qui relie des rayons à leur source lumineuse suggérerait davantage la dépendance incessante des êtres créés vis-à-vis de la causalité divine. Ou encore le lien entre l'orateur et les paroles qu'il prononce. A tout moment les paroles dépendent dans leur existence de celui qui les profère. De même les créatures sont suspendues au souffle de Dieu. Son influx constant leur est nécessaire. Elles s'abreuvent sans cesse à l'être divin et si cette source devenait inaccessible, elles périraient aussitôt.
Chacun de nous, à titre de créature, dépend ainsi de Dieu. Chacun de nous, même dans l'ordre naturel, est porteur de la divinité. Dieu est présent en nous de cette première présence fondamentale et si nous prenons l'habitude de méditer sur ce fait merveilleux nous verrons le monde avec d'autres yeux, des yeux renouvelés et comme doués d'une seconde vue. Nous apercevrons Dieu partout : Dieu dans les choses, et nous les traiterons avec la piété candide d'un saint François ; Dieu dans les autres hommes, et nous les considérerons avec respect ; Dieu en nous-mêmes, et nous en éprouverons un légitime orgueil.
Prenons l'habitude de méditer ces vérités élémentaires, ces vérités que notre légèreté inconcevable nous porte à oublier. Connaissant chaque jour davantage ce don de Dieu, d'ordre naturel, qui est sa présence en nous, à titre de conservateur de notre être, nous arriverons à penser à Dieu avec une joie et une satisfaction plus grandes que celles que nous éprouvons à rêver à Blanche Neige et à toutes les autres créations de la fantaisie humaine.
Extrait de : Catholique d’aujourd’hui Marcel-Marie Desmarais. O.P.
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