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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 06:28

Qu'est-ce donc que le monde

Ce mot odieux a l'air de ne rien signifier du tout, et cependant il est odieux.

L'étymologie nous servira peu en apparence. Mundut en latin signifie pur ; alors que le monde, c'est l'impureté.

Le monde, est-ce le péché ? Évidemment non. Il y a une différence énorme. Sans doute, le monde est dans le péché, mais il est toujours situé en une région spéciale ; il a ses domaines à lui dans le mal, et ce sont ses do­maines qu'il s'agirait de terminer, ou au moins d'indi­quer.

Un assassin est un pécheur ; un voleur de grand chemin, comme on disait autrefois, est un pécheur. Sainte Marie l'Égyptienne, avant sa conversion, était une pécheresse.

Ce sont là des pécheurs ; ce ne sont pas des gens du monde.

Il y a plusieurs mots terribles dans l'Évangile, et, parmi ces mots, voici l'un des plus terribles : Non pro mundo rogo.

Je ne prie pas pour le monde. Celui qui parle ainsi connaît le fond des choses et va mourir pour les pé­cheurs. Il ne prie pas pour le monde, c'est saint Jean qui nous le raconte ; c'est à cette même cène où il a dormi sur la poitrine de Jésus-Christ, c'est à ce mo­ment solennel où les bras de Dieu allaient s'ouvrir sur la croix, c'est à cette cène, c'est à ce moment que saint Jean a entendu la Vérité dire : « Je ne prie pas pour le monde. » Vous savez ce qui est écrit ailleurs à propos des tièdes. Sans entrer dans les profondeurs de ces deux paroles, je voudrais, en regardant le monde, tel qu'on le voit, savoir à peu près de quoi on parle quand on parle de lui.

Le péché est le désordre, le désordre évident, avoué, violent, désastreux, Les passions font des ruines, et ne s'en cachent pas. Quelquefois même elles s'en glori­fient. Mais, encore une fois, qu'est-ce que le monde ? Le monde serait-il le domaine du péché, attiédi par la prudence ?

Le monde serait-il le domaine du péché, circonscrit par la tiédeur de la température ?

Le monde s'étend aussi loin que la tiédeur de l'air. Là où l'air est chaud ou froid, le monde s'en va scan­dalisé.

Et ainsi, comme il se fait à lui-même, au fond du désordre, un ordre apparent qui tient à sa tiédeur, — et au fond de l'impureté, une pureté apparente, qui tient à sa tiédeur, — peut-être rencontre-t-il, à ses propres yeux, la signification étymologique du mundus et  qui ont besoin de l'ironie pour reconnaître en français le monde, l'infâme par excellence, celui qui s'appelle le monde.

Les barrières de la tiédeur séparent le monde des péchés qui ne sont pas à lui.

Dans la catégorie des températures, la tiédeur cor­respond à la médiocrité. Or, la médiocrité est l'espace du monde. Le pécheur a des passions mauvaises, mais le monde a le goût du mal, le goût, non pas le trans­port.

Le monde a des goûts et des opinions; il n'a ni amour ni haine.

Ses goûts sont pour les choses mitoyennes. Ses opi­nions craignent d'être absolues, et par là de ressembler à des convictions. Elles ont cela de particulier qu'elles n'excluent pas les opinions contraires; je dis les opi­nions, je ne dis pas les convictions. Les opinions du monde pactisent volontiers avec les autres opinions qui sont de leur espèce. Que ces opinions-là se contredisent ou non entre elles, elles n'en sont pas moins bien en­semble ; car quelque chose les unit : c'est une haine profonde et tiède contre l'ennemi commun, c'est-à-dire la Vérité.

Les opinions du monde, même quand deux d'entre elles luttent ensemble, sont coalisées contre la Vérité. Cette coalition est la parodie de l'union.

Tous les dieux étaient reçus dans le Panthéon romain, excepté Jésus-Christ. Toutes les opinions sont reçues dans le Panthéon du monde ; la Vérité seule est mise à la porte.

Le monde ressemble à une hôtellerie où les passants trouvent place. Qu'une erreur passe au dehors et veuille entrer, les convives se serrent, et lui font place au banquet. Mais si la Vérité frappe à la porte, toutes les places sont prises et certains voyageurs, parfaitement choisis, sont chassés.

Le monde, si borné et si aveugle, a cependant un instinct merveilleux, quand il s'agit de reconnaître et de chasser. Il ne se trompe pas, il vise juste ; il se fait jus­tice, il s'exile. Il s'exile en voulant s'exiler ; car l'étran­ger qui s'en va emporte la cité habitable.

Le monde, lui, s'exile au désert. Qu'importé que ce désert se nomme ici la foule : il n'en est pas moins le désert, c'est-à-dire le vide, c'est-à-dire la mort.

Le désert, le vide et la mort, c'était Rome, quand Jean était à Pathmos. Pathmos était la vie, Pathmos était la cité. Voilà pourquoi saint Denis admirait la justice du monde qui fuyait, disait-il, la face de saint Jean.

Le monde est un désert où, la foule va et vient. Elle est très pressée ; on dirait une armée en déroute ; cette armée fuit, que fait-elle? Elle continue depuis Pathmos ; elle poursuit sa fuite haletante, elle fuit la face de saint Jean. Elle fuit en désordre, pêle-mêle ; les fuyards se tournent les uns contre les autres, et, dans leur égare-ment, s'égorgent entre eux ; car ils combattent dans la nuit. Mais leur terreur les aveugle : ils fuient la face de saint Jean.

Cette armée en déroute se trompe de chemin ; elle s'égare dans le désert, elle est trompée par des rêves et trompée par des mirages. Elle est poussée en tous sens; elle va au gré des vents qui lui jettent du sable dans les yeux, et, cependant, elle est poussée par une idée fixe ; elle fuit la face de saint Jean. Elle déguise son tumulte sous une apparence affairée ; mais sa principale affaire est de fuir la face de saint Jean. Tout le reste est un détail.

Voyez ces gens : ils vont, ils viennent, ils vendent, ils achètent, ils causent, ils remuent, ils discutent, ils se saluent, ils sont polis, ils sont courtois ; ils mentent, ils bavardent, ils flattent, ils dénigrent, ils séparent, ils égorgent, ils détruisent, ils empoisonnent. Mais leur principale affaire est de fuir la face de saint Jean.

Fuir la face de saint Jean, voilà leur travail intime, leur vie intérieure, la moelle de leurs os, l'essence qui produit tous leurs parfums; le reste est un détail, un ornement, une toilette, qui varie suivant la mode du jour, ou le caprice du personnage.

Le péché est moins déguisé que le monde. Il montre mieux ce qu'il est et ce qu'il fait. Le monde ment tou­jours. Il ne fait, jamais ce qu'il semble faire.

Le monde aime à contrefaire. Il est le singe de la sa­gesse; il a fabriqué une sagesse à son usage ; cette sagesse ressemble à la sagesse, comme l'orang-outang res­semble à l'homme.

La sagesse vraie rencontre la paix sur la hauteur parce qu'elle domine les contradictions. La sagesse du monde rencontre une paix qui ressemble au monde dans le trou où  elle est tombée, parce que de ce trou elle n'aperçoit plus en quoi le blanc diffère du noir.

La sagesse vraie tend à unir. La sagesse du monde tend à amalgamer des éléments qui ne peuvent pas s'unir, et, quand elle voit qu'elle les a juxtaposés, elle croit qu'elle les a fondus. Dès que l'on cohabite ensemble, le monde s'imagine qu'on est uni.

L'homme du monde ne craint pas de faire mal. Mais il craint de choquer. Il ne connaît pas les harmonies, mais il connaît les convenances.

C'est la convenance qui, dans le monde, remplaça l'harmonie.

Le monde aime la haine ; mais il faut que cette haine, attiédie par la température des salons, évite certains éclats. Il faut qu'elle appelle à son secours certains mensonges. Quand ces mensonges lui sont venus en aide, elle peut se présenter dans le monde, avec l'aplomb d'une personne en toilette.

Quand la haine a fait sa toilette, elle est dans l'ordre du monde, elle est en règle, elle peut entrer.

La loi du monde est peut-être l'insignifiance. Si un homme vivant se trouve par accident dans le monde, il faut qu'il se fasse insignifiant, plus insignifiant même que les autres, parce qu'il est suspect. Pourvu qu'il efface toute vérité et toute lumière, il peut être sup­porté un moment. Mais, comme l'essence des choses ne se trahit jamais longtemps, il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa justice, se séparera.

L'insignifiance est si chère au monde et si nécessaire à ses voies, que le mal lui-même, bien qu'il lui soit natu­rellement sympathique, lui devient antipathique, si, mêlé a un principe de bien, il fait éclater, en vertu de ce mélange, le cercle que la mort trace autour du monde. Si le mal, altéré par un mouvement généreux, s'emporte et fait explosion, il reste encore quelquefois dans le domaine du péché, mais il ne reste plus dans le domaine du monde.

Le monde aime le mal, mais il l'aime confit, fardé, peigné, habillé suivant les habitudes ; il aime le péché, mais il aime le péché propret, gentil, attifé.

Dans les domaines du péché, on ment par intérêt, par passion, par honte, par peur. Dans les domaines du monde, on ment sans intérêt, sans passion, sans honte et sans peur. On ment parce qu'on est du monde, on ment par amour-propre, par vanité; on ment par tié­deur, on ment parce qu'on ment, on ment comme on respire, parce que le mensonge est, dans ce pays-là, identique à la parole.

Que dirait-on, dans le monde, si l'on ne mentait pas ?

Le pécheur peut, après avoir menti, dire la vérité.

Mais le monde, quand il a menti, continue à mentir ; et, s'il dit la vérité, il ment encore. La vérité devient mensonge en touchant ses lèvres. Quand le monde dit la vérité, il croit exprimer une opinion comme une autre ; il veut que cette vérité soit entourée de men­songes et vive avec eux en bonne intelligence. Il veut qu'elle soit déshonorée par d'infâmes voisinages, et, quand il l'a tellement souillée qu'il ne la reconnaît plus, alors il la tolère, parce qu'elle est devenue mensonge ; — et ce monsonge est précieux, car il abrite les autres, il les autorise, il les prend sous sa sauvegarde, il leur enlève ce qu'ils auraient de trop violent, de trop cru, de trop net. Cette vérité devenue mensonge, par le ton, par l’accent, par l'entourage, par le contexte, cette vérité achève de confondre le bien et le mal, et les gens du monde sont contents.

Dans les moments où l'homme du monde dit la vérité, il prend avec elle un ton protecteur. On dirait qu'il con­sent à ne pas mentir toujours, et qu'il y consent par impartialité. On dirait que, par pitié, il veut bien per­mettre à la vérité de se trouver un instant sur ses lèvres, il lui accorde cet honneur, et il le lui fait payer sur-le-

champ, en la rendant l'égale du mensonge qui reprend bien vite ses droits, et qui rentre en possession de sa chose.

L'apparence de l'impartialité est un des pièges les plus affreux que la tiédeur tende à ses dupes, et le monde aime beaucoup à tendre ce piège-là. Il prend des airs de justice, le misérable ! Rien ne trompe avec une force et une autorité si redoutable que la vérité mal dite. Elle donne aux erreurs qui l'entourent un poids que ces erreurs n'auraient pas elles-mêmes. Elles les rend impo­santes. Le mélange de la vérité et de l'erreur produit, dans la bouche du monde, des effets désastreux. Il donne à la vérité l'apparence de l'erreur, à l'erreur l'appa­rence de la vérité. Il fait participer l'erreur au respect qui est dû à la vérité.

Quand la vérité se rencontre sur les lèvres de l'homme du monde, elle est entrelacée avec l'erreur, et toutes deux sont si bien entrelacées qu'on ne les distingue plus. Elles s'embrassent, et ceux qui ont la vue basse les prennent pour deux sœurs.

Le monde, c'est la vieillesse ; il est difficile d'imaginer combien les gens du monde sont vieux. Les jeunes gens surtout sont remarquables par leur décrépitude, parce qu'elle est en eux plus monstrueuse, et par là plus écla­tante. Tous ces vieillards de vingt ans, sans enthou­siasme et sans désir, qui fuient la face de saint Jean, la fuient lourdement, lentement, tristement et pitoyable­ment. Ils se traînent, pour la fuir, dans un chemin où l'on ne respire pas, sans vue, sans montagne, sans air et sans horizon. Ils se condamnent non pas seulement à la douceur, mais au désespoir. Pour fuir la face de saint Jean, ils tournent le dos à Dieu, font leurs affaires sans adorer, et s'ennuient à jamais.

Il y a sans doute un secret pour rajeunir; ce secret appar­tient à Dieu qui réjouit la jeunesse. Dieu est le maître du temps, et le temps s'arrête, quand, il parle, comme sont pétrifiés les bœufs quand le tonnerre gronde. Dieu, qui a puissance sur le feu, est le gardien de la jeunesse. Dans sa jeunesse éternelle, la sainte Vierge, la bien-aimée de Dieu, n'a pas connu de diminution. Elle est sortie de l'enfance, elle n'est pas sortie de la jeunesse. La jeunesse ressemble a un dépôt qui ne pourrait être confié qu'à Dieu, parce qu'aucune autre main n'est de force à le tenir. Aussi les ennemis de Dieu détestent la jeunesse, comme s'ils voyaient, en elle, un reflet de celui qu'ils haïssent. Ils détestent 1a jeunesse, et, au lieu de la retenir, par la vertu de l'Éternel, à l'heure où le temps l'emporterait, ils supplient le temps de hâter les pas et de l'emporter avant l'heure. Le monde déteste la jeu­nesse, la vraie jeunesse. Il aime à paraître vieux et à l'être. Le monde vieillit les enfants.

Ne croyez pas que l'esprit du monde soit borné aux salons et aux lieux où on le croit généralement accepté et renfermé. Les salons, s'ils sont vivants, peuvent être vides du monde et pleins de la vérité, tandis que le monde peut remplir et remplit souvent de son infamie su­rabondante les maisons isolées, désertes, inhospitalières, les foyers sans chaleur où l'on n'aime pas l'étranger, les affreuses demeures qui refusent à l'humanité la commu­nion et l'amour.

Sur un rivage breton où il y a quelques baigneurs en été, et en hiver personne (quelques rares familles de pêcheurs habitent ce désert où même la nourriture est rare et difficile) ; sur ce rivage, je causais un jour avec une paysanne, et elle me confia le désir qu'elle avait de quitter le monde. J'admirai la profondeur de cette parole, et la connaissance qu'elle avait du monde, dans le sens vrai de ce mot. Le monde pouvait être dans sa cabane, d'autant plus hideux peut-être que la grande mer était plus voisine. Peut-être le bourdonnement des hommes était rendu plus insipide encore par le bruit solennel des vagues.

La loi du monde est l'effacement. Lui qui n'aime rien, il aime le niveau. Il veut faire passer toutes les têtes sous son joug, et ses sympathies sont acquises à ce qui est bas naturellement. La grandeur est sa haine, de quelque genre qu'elle soit, en quelque lieu qu'elle se manifeste. La médiocrité est son attrait. Le monde loi ouvre spontanément les portes dont il a la clef, et elle entre avec l'aplomb que donne le sentiment du droit. Elle est chez elle, dans le monde, et elle agit vis-à-vis des autres avec l'insolence qui est son caractère, à elle, et avec l'aveuglement qui est son caractère, à lui. La médiocrité est insolente, aussi naturellement que le monde est aveugle. S'il se passe quelque chose à côté d'eux, la médiocrité insulte, et le monde ne regarde pas.

Le goût du monde pour l'effacement est si prononcé, qu'il ne faut pas, pour lui plaire, aller très loin, même dans sa direction. Il ne faut pas trop faire ce qu'il fait. Il ne faut pas trop le dépasser, il ne faut pas excéder, même à son profit, ses habitudes. La tiédeur est son élément, et quiconque sortirait de cette région-là encour­rait sa disgrâce. Il ne faut pas avoir pour ses intérêts plus de zèle que lui-même. On aurait l'air de quelque chose et il faut n'avoir l'air de rien. On se distinguerait de son voisin, et il faut lui ressembler.

Le caractère des hommes du monde, étant de ne pas en avoir, la multiplicité est leur domaine. Il font mille choses: ils vendent, ils achètent, ils causent, ils lisent, ils écrivent, etc. etc. Quel est le lien qui unit entre elles les actions d'un homme du monde ? On dirait qu'il n'y en a pas ; ses actes se suivent et ne s'enchaînent point. Quel est le lien qui unit entre eux les hommes du monde ? On dirait qu'il n'y en a pas. Ils se coudoient et ne se touchent jamais. En réalité pourtant il y a un point de contact, il y a un mot de ralliement. L'unité, disons-nous, a une parodie qui est la coalition. Les hommes du monde ne sont pas amis : mais ils sont coalisés. L'unité vit d'amour. La coalition vit de haine. Les coalisés sont des ennemis privés qui se joignent ensemble contre l'ennemi public. Les hommes du monde ont une haine commune qui leur donne une occupation commune, qui détermine le point central de leur activité.

Le monde avait mille affaires, pendant que l'aigle écrivait à Pathmos son Apocalypse. Mais, malgré les mille affaires, le monde n'avait qu'une affaire, c'était d'éviter et d'oublier Pathmos. Les hommes du monde ont mille affaires; mais ils n'ont qu'une affaire, — car ils n'ont qu'une haine et qu'une terreur, ils fuient la face da saint Jean !

Extrait de : L’HOMME, la vie… Ernest HELLO (1936)

Elogofioupiou.over-blog.com

 

 

 

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