LE REPOS
Jamais les hommes n'ont bénéficié d'autant d'inventions qui permettent de gagner du temps. Mais jamais ils n'ont eu aussi peu de temps pour le loisir et le repos. Pourtant, bien peu d'entre eux sont conscients de ceci : la publicité a donné naissance dans les esprits contemporains à cette idée erronée que les loisirs et le fait de ne pas travailler sont une seule et même chose, que plus nous sommes environnés de commutateurs, d'engrenages, de leviers et de boutons, plus nous gagnons de temps pour notre bénéfice propre.
Mais cette division de nos journées en heures de travail et en heures de non-travail est trop simple ; pratiquement, pour la plupart des hommes, elle élimine la possibilité même de loisirs véritables. Hors de leur travail, les hommes perdent des heures précieuses à bretter sans but ou à attendre négativement que quelque chose d'intéressant se produise.
Le véritable repos n'est point un simple entracte entre des heures de vie laborieuse. Il comporte une activité intense, mais d'une autre sorte. De même que le sommeil n'est pas un arrêt de la vie, mais une vie qui se distingue de l'état de veille, de même le repos est une activité qui n'est pas moins créatrice que celle de nos heures de labeur.
On ne peut jouir du repos, c'est-à-dire du loisir véritable, si l'on n'a pas quelque notion du monde spirituel. Le premier objectif du repos, en effet, est la contemplation du bien et son but essentiel est de voir les menus incidents de la vie quotidienne sous leur jour véritable, en fonction du bien pris dans son acception la plus large. La Genèse nous enseigne qu'après la création du monde, «Dieu vit tout ce qu'il avait fait et trouva que c'était bon ». Pareille contemplation de son travail est naturelle chez l'homme lorsqu'il se consacre à des tâches créatrices. Le peintre se recule pour observer sa toile et voir si les détails du paysage sont convenablement agencés. Le véritable repos consiste ainsi à prendre du recul pour embrasser les activités qui remplissent nos journées. Impossible de tirer de notre travail une satisfaction authentique, si nous ne nous interrompons pas fréquemment, pour nous demander pourquoi nous faisons ce travail et si nous approuvons du fond du cœur ses objectifs. Une des raisons pour lesquelles tant de nos entreprises économiques et politiques avortent est peut-être qu'elles sont entre les mains d'hommes, dont les yeux sont si étroitement rivés sur leur tâche qu'ils ne s'arrêtent jamais pour se demander si elle en vaut vraiment la peine.
Se contenter de travailler, se contenter de gagner son salaire, cela ne peut jamais satisfaire le besoin qu'a l'homme de faire œuvre créatrice.
N'importe quelle besogne peut être magnifiée et servir à des fins divines, si on l'envisage dans la perspective de l'Éternité. Balayer le plancher, conduire un camion d'ordures ou vérifier des numéros de wagons de marchandises, ces humbles tâches peuvent être rendues « bonnes » par une simple opération de la volonté qui les consacre au service de Dieu. La besogne la plus ingrate peut recevoir une signification spirituelle et être divinisée.
Si nous consacrons notre travail à Dieu, nous travaillerons mieux que nous ne l'espérions. Le repos nous est nécessaire pour prendre conscience de ce fait. Une fois par semaine, l'homme se doit de se confronter avec Dieu pour reconnaître ce qui revient au Créateur dans la somme de travail qu'il a fournie au cours de la semaine ; il peut alors se rappeler que les matériaux sur lesquels il a œuvré viennent d'autres mains, que les idées qu'il a utilisées sont venues d'une source plus haute, que l'énergie même qu'il a déployée est un don de Dieu.
Dans un pareil état d'esprit, participant du repos véritable, le savant verra qu'il n'est pas l'auteur du livre de recherche sur les lois de la nature, qu'il en est seulement le correcteur. Le livre, c'est Dieu qui l'a écrit. Au cours d'un repos de cette sorte, le professeur avouera que chacune des vérités qu'il a dispensées à ses élèves n'était qu'un rayon du soleil de la divine Sagesse. Et la cuisinière, en pelant ses pommes de terre, les manipulera comme d'humbles dons venant de Dieu lui-même.
Le repos nous permet d'examiner les petites choses que nous faisons dans leurs rapports avec les grandes qui leur donnent seules une valeur et une signification. Il nous rappelle que toute action tire sa valeur de Dieu. Admettre ces évidences, c'est adorer Dieu. Et adorer Dieu, c'est rendre à notre vie quotidienne sa véritable valeur, en rétablissant ses rapports réels avec Dieu qui est sa propre fin et la nôtre.
Pareille adoration est une forme du repos, d'un repos qui est une contemplation des choses divines active et créatrice d'où l'on sort tout réconforté. Car la promesse de l'Évangile selon saint Matthieu est toujours valable pour ceux qui consentent à l'entendre : « Venez à moi, vous qui peinez et qui êtes las; je vous apporte le repos. »
Extrait de : LE CHEMIN DU BONHEUR (Mgr fulton J. sheen) (1957)
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