D'UN JESUITE REVOLUTIONNAIRE (SUITE et fin)
AU SALVADOR UN TRAVAIL EN DEUX ÉTAPES: RELIGIEUX PUIS POLITIQUE
Au Salvador, notre travail comportait deux étapes, l'une religieuse, l'autre politique: la seconde étant la conséquence de la première.
Nous collaborions avec un mouvement religieux appelé Délégués de la parole de Dieu, qui fut créé en 1968 après la Conférence épiscopale de Medellin. Ces Délégués de la parole de Dieu émanaient de 1’I.P.A.L. (Institut pastoral de l'Amérique latine) qui fit ses débuts en Equateur et en Colombie, avant d'essaimer dans les pays du continent sud:américain. Ce mouvement regroupe des laïcs bénévoles, des sortes de diacres qui mènent la même action que les anciens catéchistes ruraux qui apportaient jadis leur aide aux prêtres des campagnes: administration des | baptêmes en cas d'urgence, préparation au mariage, cours d'éducation religieuse, assistance sociale, aides charitables, toutes les tâches que les prêtres, trop peu nombreux, n'ont pas le temps d'accomplir.
Mais les Délégués de la parole de Dieu ont d'autres ambitions: l'organisation interne du mouvement et sa philosophie avaient pour dessein d'offrir aux paysans une possibilité de cohésion sociale et une appartenance à un groupe actif aux tâches bien définies.
Certains d'entre nous préparaient les textes à répandre dans d'autres communautés. D'autres, les penetradores (agents de pénétration) devaient se familiariser avec les coutumes des peuples pour les approcher avec le plus de succès possible.
Enfin, les consolidadores (consolidateurs) visitaient fréquemment les communautés rurales. Par leurs soins, les paysans étaient rendus conscients de leurs besoins révélés et amplifiés. Nous renforcions l'emprise permanente des Délégués de la parole de Dieu et rendions nécessaire leur action. Grâce à cette infiltration, nous avons unifié les masses rurales en captant leur attention par la parole de Dieu. C'est en montrant aux paysans qu'ils étaient capables de s'organiser, c'est en leur donnant le goût de la concertation et de la réunion que nous avons consolidé une base populaire indispensable à l'action politique.
Cependant, personne n'organise pour le simple plaisir d'organiser. Au Salvador, nous avions un objectif. Il s'agissait, à partir de cette base religieuse populaire, d'édifier un second étage et d'entreprendre une nouvelle forme d'éducation, politique cette fois. Nous leur ouvrions les yeux, nous les poussions à réagir: Vous devez vous défendre vous-mêmes contre ceux qui vous exploitent, vous devez combattre l'exploitation, disions-nous. Comment? D'abord en assimilant les rudiments de marxisme que naturellement nous leur inculquions. Que faire ensuite? S'unir. Et en prévision de la réaction de possédants? Apprendre à se défendre. Comment se défendre? En se familiarisant avec des mécanismes dits d'autodéfense, qui n'étaient en fait rien d'autre qu'un tremplin vers la véritable violence.
En même temps, nous changions la structure traditionnelle des communautés chrétiennes: président, directeur, trésorier étaient remplacés par neuf secrétariats qui permettaient au peuple de prendre une large part à l'organisation sociale. Avec cette nouvelle structure socio-religieuse, les gens découvraient par eux-mêmes qu'il fallait une nouvelle instance supérieure d'organisation, pour arracher de façon violente leurs droits de travailleurs qui, il faut le dire, étaient pratiquement inexistants au Salvador. A ceux qu'avaient pénétrés ces nouvelles idées, il devenait facile d'inculquer que:
— Dieu ne veut pas l'injustice;
— la justice doit être faite par le peuple;
— le peuple a en face de lui des gens nommés exploiteurs;
— il faut supprimer les exploiteurs pour que le peuple ait la paix.
En faisant ainsi partager aux paysans nos profonds sentiments religieux et nos idéaux politiques, nous préparions un terrain fertile au Front de libération populaire Farabundo-Marti. Jamais nous n'avons réellement incité les paysans à la lutte armée, mais l'enjeu de la lutte des classes et les endoctrinements antérieurs suffisaient à leur faire prendre la décision de se battre.
LA SUBVERSION EN ZONE RURALE.
Ce Comité d'unité des paysans s'infiltrait sans difficulté dans les couches paysannes grâce à l'habileté dont il faisait preuve en respectant les coutumes, les rites et les mythes qui font partie intégrante de la vie des paysans du Guatemala et tiennent lieu de vie religieuse. Une certaine vie rurale était organisée par le biais d'associations villageoises, de fêtes patronales et de festivals; mais c'était un monde à part, très fermé, et reposant sur l'expérience des plus anciens du village. Il était difficile de devenir membre de ces organisations rurales dont pourtant le rôle social était minime parce qu'elles ne donnaient pas de fonction précise à leurs membres.
Ce Comité d'unité des paysans prenait d'abord contact avec ces organismes ruraux et apprenait à bien les connaître pour savoir en quoi ils pouvaient être utiles. Généralement, il décidait que cette forme populaire de Sensibilité religieuse devait être maintenue. Il fallait simplement remédier au manque de cohésion sociale, d'identification religieuse (les organismes ruraux n'appartenant à aucune institution religieuse traditionnelle). A ce moment entraient en action les Délégués de la parole de Dieu.
Cette organisation socio-religieuse se distingue par sa parfaite adaptation aux mentalités très particulières des populations paysannes du Guatemala. Les jésuites ont su se démarquer de l'Eglise traditionnelle trop hiérarchisée, trop solennelle, trop imposante et surtout trop lointaine.
Les Délégués de la parole de Dieu savent se mettre à la portée des humbles. Leur messe peut être improvisée dans le village le plus éloigné, la ferme la plus isolée, ou même célébrée la nuit. Il n'est pas interdit aux fidèles de prendre la parole pendant le sermon; il n'est pas nécessaire de payer les tarifs qui sont appliqués ailleurs pour la célébration des mariages. En outre, le prêtre est choisi en fonction de ce que désire (ou ne désire pas), la congrégation, mais ne lui est pas imposé par la hiérarchie ecclésiastique.
En fait, on entend très souvent dire Allons à la réunion des Délégués de la parole de Dieu, car il n'y a pas d'autres occasions de se distraire. Ainsi, la cohésion sociale, consolidation réussie grâce au mouvement des Délégués, est un préliminaire au succès du Comité d'unité des paysans; on a d'abord créé une première structure sociale fondée sur la religion, qui, plus tard, sera utilisée à d'autres fins.
Ainsi s'introduisent les prêtres chez les paysans, et surtout le clergé étranger. Les prêtres ou missionnaires qui arrivent d'autres pays avec un regard neuf sont d'ordinaire plus sensibles encore aux besoins du peuple. Auprès de celui-ci, leur prestige est aussi plus grand, car leurs possibilités d'action sont souvent importantes.
NOUS. JESUITES, SOMMES COUPABLES D'AVOIR CONSPIRE AU SEIN DE LA SUBVERSION
Fîère de ces quatre cents ans d'histoire, de ses 35 000 membres dispersés sur tout le globe, de sa stricte et légendaire discipline, la Société de Jésus ne va certainement pas croire que mes paroles sont sincères et mes sentiments profonds. Les jésuites vont affirmer que cela sonne faux, et ils vont accuser les autorités, les forces de sécurité, d'être responsables des propos que j'ai librement tenus.
Et pourtant, je répète que la Société de Jésus, et moi-même en tant que jésuite, nous sommes coupables d'avoir conspiré au sein de la subversion: d'abord du point de vue de la foi par un prêche destiné à pervertir les esprits ? Avec la théologie de la libération; et d'autre part, en soutenant directement ou indirectement le mouvement insurrectionnel. Et si tous les jésuites du Guatemala n'appartiennent pas à l'Armée de guérilla des pauvres, la Société de Jésus a tout de même fourni à cette organisation ses meilleurs éléments.
Pour comprendre les raisons de ce choix idéologique, il faut se souvenir de ce que j'ai déjà dit sur Vatican II et sur les nouvelles orientations des jésuites, définies lors de la 32e congrégation générale. Pour diffuser sa nouvelle dimension d'humanisme chrétien, la Société de Jésus s'est donc attachée à influencer les organisations déjà actives en Amérique latine. C'est dans ce but que furent noués des liens avec la Confregua (Confédération des religieux en Amérique latine. C'est dans ce but que furent noués des liens avec la Confregua (Confédération des religieux du Guatemala), avec la congrégation Maryknoll, avec les dominicains de Panama, les salésiens du Nicaragua, avec les religieuses belges du collège de la Sainte-Famille, avec la congrégation Scheut, et bien d'autres ordres religieux, pour les gagner eux aussi à la théologie de la libération.
Donc, je le répète, l'Armée de guérilla des pauvres pouvait compter sur le soutien des jésuites dans notre pays, que sur celui d'autres groupes de jésuites dans le reste du monde, que la subversion du Guatemala ne manquait de solliciter. Et c'est avec leur aide que s'est mis en place cet appareil qui prétendait dénoncer et chasser les injustices et la corruption, pour qu'advienne le nouveau Royaume terrestre de Jésus: l'avènement du socialisme.
Extrait du : LE DOCTRINAIRE, doctrine et vie. Septembre 1982.
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