Grave question, pour la solution de laquelle il est nécessaire de s'en poser plusieurs autres. Quels sont mes sentiments à l'égard du prochain ? N'ai-je pas des pensées malveillantes, des idées désavantageuses relativement à telle ou telle personne ? N'ai-je pas conçu du mépris de telle autre, soit parce qu'elle me paraît peu sensée ou peu instruite, soit parce que sa condition est inférieure à la mienne ? N'y a-t-il pas dans mon cœur une aversion volontaire pour une autre, dont la figure, le langage, les manières me déplaisent ? Ne me suis-je pas dit à son sujet : « Je ne lui veux point de mal, mais nous ne devons pas avoir de relations ensemble, je ne puis la voir ? » comme si un tel raisonnement n'était pas absolument contraire aux maximes du Sauveur !
N'ai-je pas peut-être même de la haine pour telle ou telle femme, que je déteste dans mon cœur, que je voudrais humilier, dont les succès me tourmentent et les revers me réjouissent ? Ne l'ai-je pas considérée et traitée comme une rivale et une ennemie ? N'ai-je pas renoncé à la société de celles qui m'ont fait du mal ou qui ont compromis ma réputation, en me disant à moi-même : « Elle s'en souviendra... qu'elle ne me demande jamais aucun service ! Plus rien de commun entre nous ? » Cette rancune n'a-t-elle pas encore été suivie de désirs de vengeance, que j'ai cherché à me déguiser sous le spécieux prétexte qu'ils étaient inspirés par l'amour de la justice et que je devais tenir à mes droits ? Hélas ! Où en serais-je si Dieu voulait exercer ses droits à mon égard et me punir pour toutes les fois que j'ai eu tort !
N'ai-je pas mis en pratique cette infernale maxime, si universellement en vogue parmi les gens du monde : qu'on doit rendre à chacun la monnaie de sa pièce, le bien pour le bien et le mal pour le mal, comme si Nôtre-Seigneur n'avait pas dit et répété, de la manière la plus formelle, que nous devons aimer nos ennemis, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux qui nous persécutent ? Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous un jour à attendre ? …
Extrait de : Lectures Méditées (1933)
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