J'ai été témoin déjà d'un étrange accident d’automobile. La roue gauche arrière d'une automobile s'est soudain détachée. Elle est partie à une vitesse folle, a dépassé la voiture qui ralentissait déjà, a viré brusquement à cause d'un caillou, a traversé une haie qui lui a imprimé un mouvement dans l'autre sens; elle a repassé sur la route, s'est faufilée entre deux arbres et a fini par un plongeon magistral dans la rivière.
Elle s’était détaché de son essieu; ça a suffit à la rendre folle, sensible à chaque obstacle, à chaque choc, revirant à droite ou à gauche avec des mouvements imprévisibles, dangereuse pour tous et courant, si j'ose dire, à sa perte. Tout cela parce qu'elle avait perdu ses boulons.
Il y a beaucoup de gens, qui sont dans la même situation que cette roue d'auto. Leur vie n'est pas fixée solidement; ils partent sur la route, sensibles à chaque obstacle, capables de revirer à droite ou à gauche sous la moindre poussée... Ils finissent quelquefois dans la rivière, ou ailleurs, faute d'avoir centrée leur existence, sur quelque chose de solide, sur le seul Solide, qu’est Dieu.
— Oui, mais en pratique comment faire ? Je sais bien que ma vie doit être centrée sur Dieu... Mais ça fait partie des formules qui sonnent creux, parce qu'elles n'ont pas un correspondant pratique dans ma vie. J'essaye bien...
— La recette est simple, elle demande uniquement de la réflexion et de la persévérance. Tu dois vérifier régulièrement si la roue de ta vie est bien et efficacement vissée à l’essieu, pour qu'elle ne se détache pas en route.
Chaque jour de ta vie, prends dix minutes de ton temps, et donne à ce dix-minutes plus d'importance qu'à toute autre chose. Dix minutes sur vingt-quatre heures, c'est peu, avoue. Ce dix-minutes est tellement essentiel à ton bien spirituel qu'il doit l'emporter sur toute autre activité.
Place-le où tu voudras dans ta journée, pas trop tôt le matin parce que tu risques de dormir encore ; pas trop près du coucher, parce que tu as des chances d’être endormi. Changes-en le moment si la charité te le demande, mais ne le néglige jamais !
—Et qu'est-ce que je vais faire pendant ces "dix-minutes" ?
— Tu vas te mettre devant Dieu, et t'infuser chaque jour de l'enthousiasme pour ta mission de chrétien et d'élu.
Chaque jour tu peux méditer les 10 commandements de Dieu et retrouver quelques-unes des pensées qui t'ont emballée à la lecture de la Bible.
Ces pensées-là sont comme de belles bûches de bouleau sec. Tes retraites ont été trop souvent pour toi l'occasion de bourrer le poêle jusqu'à la plaque. C'a brûlé très fort, puis ça s'est éteint peu à peu, et un jour tu t'es réveillée pour ne plus trouver que les cendres de ton enthousiasme...
— C'est vrai, ça !
— Quand tu veux que ton poêle donne une chaleur régulière, qu'il serve vraiment à chauffer la maison et à cuire le repas, tu remets une bûche dedans à intervalles réguliers, n'est-ce pas ? Eh bien, ton dix-minutes quotidien te permet de remettre une bûche au foyer de ton enthousiasme et de ta générosité.
Mais ce n'est pas tout : encore faut-il que cet enthousiasme ne se gaspille pas. Alors, une fois revues quelques pensées réconfortantes, demande-toi ensuite ce que Dieu attend de toi pour le jour qui vient. Sous son regard, détaille ce qui t'attend dans les vingt-quatre heures à venir, répartis d'avance ton activité entre tout ce que tu as à faire. Décide de la part que chacun aura à ton amour. Veille à ce que "Chacun en ait sa part, et que Dieu l'ait tout entier". Quand ton plan de vie paraîtra bien clair, qu'il te semblera savoir ce que Dieu attend de toi, sois prête à recevoir quelqu'autres expressions de sa volonté, sous la forme des mille incidents quotidiens, imprévus, et qui mettent parfois du désordre dans tous les projets. Alors tu vivras pleinement pour vingt-quatre heures. Vois-tu maintenant comment ce petit dix-minutes fidèlement donné chaque jour peut être un pivot, un centre, un axe autour duquel ton existence tournera jour après jour sans risquer de partir comme folle, ni de revirer au moindre obstacle ?
— Je le vois. Je vais essayer. Est-ce difficile ?
— Comme je te l'ai dit, méthode et persévérance sont nécessaires. Mais si chaque jour tu te remets devant la magnifique mission que Dieu t'a confiée; si tu répartis le don de toi à tes devoirs sous l'œil de Dieu; si tu sais être très concrète, précise et fidèle, tu sentiras l'immense sécurité que ce dix-minutes aura donné à ta vie, et tu ne pourras plus y manquer.
Deux conseils pourtant. S'il t'arrive de ne trouver aucune idée, ouvre ton Évangile ou ton Missel, et lis avec attention : tu trouveras vite un aliment à ta joie et à ton enthousiasme. Mais ne manque jamais de faire le plan de ta journée, ton agenda en main si c'est nécessaire.
Il t'arrivera souvent, aussi, d'avoir d'épouvantables distractions. Dans ce cas, prends un crayon et un morceau de papier et oblige-toi d'écrire tes réflexions. Ce moyen t'aidera à te fixer. Tu n'as pas besoin de conserver ces écrits pour l'édition de tes œuvres complètes: ils n'auront servi qu'à capter ton attention.
Enfin, dix-minutes d'un bloc est le minimum nécessaire. Si tu sens le besoin d'en ajouter un peu... ne te gêne pas !
Extrait de : TON MILIEU. Abbé R. E. Llewellyn (1946)
Elogofioupiou.over-blog.com