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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 10:01

Tous ses dons sont aussi « unitifs ». — C'est aussi le but de chacun de ses dons. Jusqu'ici je n'ai peut-être vu dans les innombrables bien­faits de Dieu à mon égard que les marques d'une libéralité royale ou d'un amour d'amitié: mon corps, mon âme avec ses belles facultés, et sur­tout la grâce qui l'illumine, les mille créatures qui m'entourent, le don de parents pieux, le bienfait d'une éducation chrétienne, la voca­tion à l'état sacerdotal et religieux, tout cela peut-être m'est apparu comme des dons de ce grand bienfaiteur et ami qu'est Dieu.

Mais ces dons, vus dans leur vrai jour, sont infiniment plus beaux, plus touchants. Ce sont des dons de l'amour unitif du Bon Dieu. Ce sont les cadeaux sertis de perles fines et de diamants, qu'il me fait sans cesse pour gagner peu à peu mon cœur, pour le conquérir entièrement, non pas comme un ami gagne le cœur de son ami, mais pour le gagner en vue de l'union parfaite et l'enchaîner par les liens de son amour unitif, un amour incomparable dont l'amour des époux ici-bas n'est que la très pâle et profane image. « Je t'épouserai dans la foi (Osée, II, 20.). » Et quels dons, quels cadeaux son amour unitif nous fait ! Il y a d'abord les mille bienfaits de l'ordre naturel. L'univers entier est un don qu'il me fait à moi ! Il crée l'univers pour moi ! Toutes les créatures qui m'entourent sont pensées par lui et créées par amour pour moi, et pour me dire, me chanter son amour. Les fleurs qui me charment par leur parure plus belle que les vêtements du roi Salomon, les .fruits qui me délectent par leur saveur, les animaux qui me tiennent compagnies ou m'aident dans mes travaux, tout me dit son amoureuse bonté, car tout est à chaque instant pensé et créé par mon Bien-Aimé, pour me manifester son amour et gagner à lui mon cœur. Même l'immense soleil, qui éclaire et vivifie tout, est créé pour moi, pour mon bonheur, aussi bien que ces millions de soleils que sont les étoiles. Toute cette création magnifique et continuelle, cette féerie de l'univers pensé et créé par Dieu à chaque instant, est l'œuvre d'amour du Dieu infiniment grand, qui a un étrange désir de l'amour de sa petite créature.

Oh ! Pensée enchanteresse ! Par amour pour moi, il fait continuellement surgir du néant, comme sous la baguette magique d'une fée, tout ce monde matériel dont je fais partie.

Et pourtant, les dons de l'ordre surnaturel sont plus beaux encore et vraiment ineffables: afin de nous sauver, de me sauver de l'enfer, il se fait homme pour moi. Éternel il prend un commencement, spirituel et impassible il se fait chair et passible, immense il se fait petit-enfant. Il vit pour moi une vie de souffrance et d'oubli de soi, jamais égalée. Il meurt pour moi: sur le Calvaire, pour me montrer l'immensité de-son amour et me forcer vraiment à l'aimer en tout. Le drame de la Croix est un moyen: désespéré pour me faire croire à son amour, me-subjuguer, me conquérir. Il semble que ce doive; être le dernier.

Mais non ! Son amour n'est pas lié par nos impossibilités. Il ressuscite, et toujours en proie à son désir de nous montrer son amour, il se donne encore à moi dans l'eucharistie. Son amour toujours inventif a trouvé cet étrange moyen de franchir les deux mille ans qui le séparaient de moi. Dans l'eucharistie il revient pour moi sur la terre, il s'immole pour moi, et vient me visiter en personne, lui, le grand thau­maturge de la Galilée, du temps d'Hérode et de Pilate. Le voilà dans mon cœur. Il m'embrasse, m'étreint ineffablement. L'eucharistie c'est la visite quotidienne du Bien-Aimé à l'âme qu'il aime.

Il semble que rien ne soit possible au delà. Jésus, Homme-Dieu, venu dans mon cœur, présent en moi ! N'est-ce pas, enfin, l'union et comme la fusion de l'âme et de Jésus-Eucharis­tie ? Ce n'est pas un simple embrassement de deux amis, de deux époux qui restent absolu­ment extérieurs l'un à l'autre. L'embrassement de Jésus-Eucharistie et de l'âme aimante est une étreinte autrement intime, une union autrement unifiante. Jésus se fait manger par moi, il entre en moi, il s'incorpore en quelque sorte en moi.

Et pourtant non, tout cela ne saurait satisfaire l'amour insatiable de Dieu. Il veut aussi l'union intime de deux âmes, de deux vies. Il veut que sa vie et ma vie s'enlacent mystérieusement. Il veut une identification à lui. Il sait que l'union parfaite, l'union telle qu'un Dieu peut seul la vouloir et qu'un mortel ne pourrait l'imaginer, demande d'abord une assimilation parfaite. L'infinie beauté et la laideur sans nom ne sau­raient s'unir. Il aurait beau me montrer son amour de mille façons merveilleuses, il faut qu'il me change, qu'il me hausse jusqu'à lui-même et me divinise.

Déjà il l'a fait en me faisant participer à la nature divine par la faveur insigne de la grâce sanctifiante. Il m'a baigné dans le sang précieux de son fils pour me laver et me purifier de la lèpre du péché. Il m'a élevé et surélevé incroya­blement au-dessus de ma condition de pure créature. Il a revêtu mon âme d'une beauté ravissante, insoupçonnée, qui la rend aimable à ses yeux et digne de lui.

Mais il veut plus. Je suis loin encore du degré de divinisation requis pour l'union éternelle qu'il me destine. Il travaille donc chaque jour, par mille grâces actuelles, à rendre mon âme plus belle encore, plus digne de lui, mon divin fiancé. Il renouvelle chaque jour, si je veux, sa visite dans mon âme et chaque visite m'apporte de nouveaux joyaux, dons de son amour. Il tra­vaille sans relâche à me purifier de toute tache d'amour-propre, de toute souillure de sotte confiance en moi-même. Les mille détails, dont l'enchevêtrement incessant fait le tissu de ma vie, sont disposés par son amoureuse sagesse de façon à me transformer d'avantage en lui. Consolations, désolations se succèdent. Il me captive par ses charmes, puis s'absente pour se faire mieux désirer ensuite.

Peut-être déjà m'a-t-il fait passer par la « nuit mystique des sens » et s'est-il plu à épa­nouir en moi l'action des dons de son divin Esprit. Et bientôt, si je suis généreux, il me demandera la fidélité suprême dans la « nuit de l'esprit », cette épreuve finale qui doit me rendre plus parfaitement semblable à lui et digne de ses complaisances. Alors enfin il m'introduira dans le cellier de son amour et m'enivrera du vin de l'amour parfait en ce jour des épousailles divines et de l'union transformante.

Voilà une très pâle et très froide ébauche des dons merveilleux par lesquels l'amour infini s'efforce de travailler à mon union avec lui et de conquérir mon cœur.

Extrait de : CONFIANCE – Méditation Paul De Jaegher, S.J. (1935)

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