Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 07:35

Tu devrais avoir honte d'avoir renié une si belle religion…

« Du fond de l'abîme, je crie vers Vous, Seigneur. Seigneur, exaucez ma prière! »

Le travail, auquel il fut contraint jour après jour avec ses compagnons d'infortune, était réellement à peine supportable. Du grand matin jusqu’à la tombée de la nuit, Vincent dut creuser des fossés d'écoulement d'eau.

Le soir il rassemblait ses dernières forces pour se traîner jusque dans sa cabane.

Il fut bientôt atteint par la malaria. Durant des jours, il demeura étendu sur sa paillasse, torturé par la fièvre et la soif.

Son compatriote le soignait aussi bien qu'il le pouvait. Puis ce fut au tour de Vincent encore malade de s'occuper de son compagnon pris d'un accès de fièvre.

En octobre seulement la terrible chaleur diminua un peu. Comme les fossés étaient terminés, l'effroyable corvée prit fin. Dès les premières chutes de pluie, Vincent manœuvra la noria d'un puits servant à l'irrigation des champs. C'était un travail relativement facile qui laissait beaucoup de temps pour réfléchir.

Il savait que dans sa triste situation il ne pouvait rien faire de mieux que s'abandonner à la volonté de Dieu. Il retrouva ainsi l'équilibre de son âme et souvent pendant son travail il chantait les psaumes qui avaient jadis consolé David dans ses plus pénibles épreuves.

Un jour Fatma, une des trois femmes de son maître, le surprit en train de chanter. Elle l'écouta un moment avec plaisir, puis elle s'approcha et demanda à son esclave de lui expliquer le sens de ces paroles étrangères.

Vincent lui traduisit les versets latins :

« C'est le Seigneur qui me mène et rien ne me manquera. Quand même je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, car vous êtes avec moi.

— Crois-tu ce que tu dis ? demanda la musulmane.

— J'y crois plus fermement qu'à l'existence de ma main et de mon œil.

— Tu as donc une belle et consolante croyance. Parle-moi de ta religion. Pendant que la femme demeurait assise au bord du puits, Vincent lui expliqua les mystères de la foi chrétienne. Il lui parla du Fils de Dieu qui était né dans une crèche pour devenir notre frère et qui était mort sur une croix pour nous racheter.

« Nous aussi, les femmes ?

— Assurément. Le Christ est mort pour tous, afin de nous ouvrir les portes du paradis.

— Le Prophète aussi parle du paradis. Mais il est réservé aux hommes.

— Le ciel est ouvert à tous, aussi aux femmes.

Ta foi est donc plus belle que la nôtre, s'écria la musul­mane en battant des mains avec enthousiasme. Tu m'en reparleras souvent. Mais à présent, chante encore un des beaux cantiques !…

« Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions en nous souvenant de Sion. Ceux qui nous avaient emmenés captifs nous demandaient de chanter des cantiques : Chantez-nous quelqu'une des hymnes de Sion! Comment chanterions-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère?... »

Lorsque Vincent lui eut expliqué la signification de ce psaume, les yeux de la femme se remplirent de larmes et elle regagna en silence sa maison.

Le soir elle raconta à son époux ce qu'elle avait entendu.

« Qui t'a parlé de la religion des chrétiens ? demanda Gautier en tremblant de colère. C'est sans doute ce curé français. Je vais lui faire découper la peau en lanières à coups de fouet, pour avoir osé jeter son regard sur toi.

« Tu ne lui feras rien ou bien je t'arrache les yeux, dit Fatma. Du reste, tu devrais avoir honte d'avoir renié une si belle religion. » Sur ces mots, elle sortit de la chambre laissant son mari tout seul.

Comme c'était la femme préférée du renégat, il n'osa pas punir son esclave. Quant à Fatma, chaque jour elle venait voir le prêtre et se faisait enseigner par lui la religion chrétienne. Lorsqu'il en vint à lui parler de la Sainte Vierge et lui décrivit en termes enflammés sa puissance et sa bonté, l'enthousiasme de la musulmane ne connut plus de bornes.

« Il faut que mon mari retourne à cette foi magnifique qu'il a abandonnée », déclara-t-elle d'un ton résolu.

Le même jour, elle lui parla de nouveau et le renégat eut beau s'insurger, il sentit que se réveillait au-dedans de lui quelque chose qu'il croyait définitivement disparu. Et lorsqu'il entendit dans la bouche de son épouse bien-aimée le message de la Reine du ciel, il garda un silence ému.

Cette nuit-là, il ne trouva pas le sommeil. Il se rappelait le temps où il allumait des cierges devant l'image de Notre-Dame et chantait de tout son cœur des cantiques. Il revoyait la statue de la Vierge sur l'autel de l'église paroissiale, il se revoyait à genoux devant elle et demandant la grâce de mourir plutôt que de perdre la foi.

Il y avait bien longtemps de cela et il n'aurait jamais cru que ce souvenir pourrait revenir un jour. Or il était là, s'enfonçant comme une flèche de feu dans son âme et ne le laissant plus en repos.

Au cours de cette nuit, il se rappelait ses vœux de se consacrer au service de Dieu et aussi le jour où, pour sauver sa vie, il avait renié la foi.

Bien des années étaient passées depuis et il s'était efforcé de bannir de ses pensées tout souvenir de cette époque-là. Mais depuis l'heure où ce prêtre Vincent l'avait regardé de ses yeux étrangement perçants, la pensée du temps jadis était revenue et ne le quittait plus.

Le vent du désert hurlait autour de la maison. L'air était comme du plomb fondu et faisait de chaque respiration un supplice. Et dans les gémissements de la tempête, il entendait sans cesse le même cri qui le remplissait de crainte et d'épouvanté : « Judas! Judas! »

II avait le front trempé de sueur. Il se leva en gémissant, serrant les poings sur ses oreilles, il courut comme un fou à travers les corridors et les pièces de sa maison. Il trouverait bien quelque part un coin où il n'entendrait pas ce cri d'épouvante. Mais partout se faisait entendre la voix accusatrice qui surgissait des profondeurs de son âme tourmentée : « Judas! Judas! »

« Je le ferai déchirer sous le fouet, ce prêtre maudit, dit-il, en retombant enfin sur son lit. Oui, je le ferai périr sous le fouet. C'est seulement quand il sera mort que je trouverai le repos. »

Mais, dans les ténèbres, la même voix disait : « Non, tu ne trouveras jamais, jamais plus le repos, même si tu le fais tuer. Judas est allé se pendre. Fais attention, fais attention! A toi aussi, il ne reste que la corde. »

« Je n'y tiens plus, gémit le renégat. Non, je ne le tuerai pas, je lui dirai tout. Oui, je lui dirai tout. Peut-être... peut-être pourra-t-il me venir en aide. Peut-être, peut-être! »

Sur le matin seulement, il sombra dans un sommeil de plomb.

Une fois réveillé, il fit venir Vincent. Assis sur un fauteuil, les mains crispées sur les bras de son siège, il regarda longtemps en silence le prêtre qui venait d'entrer.

« Vous m'avez fait appeler, maître, dit Vincent. Est-ce que vous n'êtes pas bien ?

Je viens de passer une nuit terrible, bégaya Gautier.

— Oui, la nuit a été mauvaise. Mais elle a été aussi une nuit de salut. Le commerçant de Nîmes qui couchait près de moi a été enfin libéré, dit Vincent.

Libéré ? Libéré ? Comment a-t-il été libéré ?

Il est mort sur le matin dans mes bras. Je l'ai réconcilié avec Dieu.

Oui, oui, tu es prêtre. Tu peux réconcilier et sauver, n'est-ce pas? Tu le peux?... Dis-moi donc, y a-t-il un abîme tellement profond que le pouvoir du prêtre ne l'atteint pas ?

— Si bas que puisse tomber un homme, le bras du prêtre peut toujours l'atteindre, dit gravement Vincent.

— Si cet homme était un Judas, s'il était celui dont la Bible dit qu'il vaudrait mieux qu'il ne fût pas né ?

— S'il lève seulement un doigt, le prêtre le retirera de l'abîme.

— Assieds-toi, assieds-toi et écoute-moi! Je t'ai dit que dans ma jeunesse j'ai servi à l'autel. Mais j'étais plus, beaucoup plus qu'un enfant de chœur. Je portais l'habit de saint François. Oui, j'étais religieux. Je m'étais donné à Dieu par les saints vœux de religion. J'étais moine et prêtre, prêtre comme toi

Je le soupçonnais, maître.

— Tu le soupçonnais ? Comment pouvais-tu t'en douter ?

Vous n'auriez pas pu autrement avoir une haine aussi enflammée. Et vous haïssiez, parce que vous ne pouviez pas entièrement étouffer l'amour.

Guillaume Gautier demeura un moment comme pétrifié, puis il se remit à parler d'une voix oppressée.

Je vais tout te raconter. Il y a bien des années, j'ai subi le même sort que toi. Au cours d'un voyage sur mer, pour me rendre dans un couvent d'Espagne où m'avait envoyé la volonté de mes Supérieurs, je suis tombé aux mains des pirates. Ils me vendirent à l'homme qui, avant moi, exploitait ce domaine. J'ai logé dans le même trou que toi. Moi aussi, j'ai creusé des fossés et j'ai été attaché comme une bête à la charrue. Quand je tombais de fatigue, le surveillant me frappait avec son fouet. J'ai supporté cette vie pendant des années. J'ai enduré tout ce qu'un homme peut endurer. Ensuite, je me suis effondré. Je n'en pouvais plus. Je suis allé trouver mon maître et devant lui j'ai renié ma foi, j'ai maudit le Christ et tous les saints pour sauver ma vie. Dès lors, mon maître me regarda comme son propre fils et quand il mourut peu de temps après, il fit de moi son héritier. Et maintenant, juge-moi ! Dis-moi que tu condamnes celui qui est devenu un Judas devant son Sauveur.

Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, répondit Vincent profondément ému.

— Je suis alors devenu le maître d'un domaine immense et d'innombrables esclaves. J'étais riche, très riche. Je pris trois femmes, croyant pouvoir oublier dans leurs bras ce que j'avais laissé derrière moi. Et je crois que j'y aurais réussi. Mais tu es venu et j'ai reconnu que tout avait été inutile, que ma vie se dressait contre moi et que ce que j'avais été jadis se levait chaque jour devant moi, pour finalement me pousser au désespoir. Oui, je suis un Judas et je reconnais que depuis des semaines je cache chaque corde devant moi.

Comme vous avez dû souffrir, mon frère, mon malheureux frère! dit Vincent tout bouleversé. Mais vous devez savoir que chaque jour j'ai prié pour vous. Et maintenant, le miracle est arrivé. La nuit est passée et s'est changée en lumière.

Aidez-moi à atteindre la lumière, frère! Aidez-moi! Gémit le renégat d'une voix à peine perceptible. Dites-moi ce que je dois faire!

— Retournez en Europe et priez l'Église de recevoir dans ses bras l'enfant prodigue!

— Il me faudrait laisser tout ce que je possède. Mon domaine, ma maison, tout mon avoir, mes femmes. Oui, je ne pourrais pas rester ici. La colère du sultan m'écraserait, s'il apprenait ma conversion.

Que pèse la colère du sultan contre l'amour du Père éternel ?

— Vous avez raison. Je veux me convertir et retourner dans la maison de mon Père. Mais d'abord, je vais vous affranchir. Oui, je vous rends la liberté. Je vous ferai reconduire à Tunis avec une caravane et vous pourrez y trouver un vaisseau pour l'Europe.

Je ne partirai pas sans vous, répliqua Vincent d'un ton résolu.

Bon. J'y réfléchirai, dit Gautier en poussant un grand soupir de soulagement.

Mais il fallut encore plusieurs mois avant qu'il trouvât la force de tout abandonner et de fuir avec son esclave. Un jour de juin de 1607, tous deux montèrent en cachette dans une barque de pêcheurs qui les amena au port d'Aiguës Mortes, près de Nîmes.

Ils se rendirent ensemble à Avignon où le vice-légat du Pape, Mgr Montorio, réintroduisit solennellement le renégat dans la communion des fidèles, au cours d'une cérémonie dans l'église Saint-Pierre.

Pleurant de bonheur, le converti serra son ancien esclave dans ses bras et lui demanda pardon pour tous les maux qu'il lui avait infligés jadis.

Peu de temps après, il entra chez les Frères de saint Jean de Dieu pour servir dorénavant Dieu et les malades et faire pénitence pour sa trahison.

Vincent demeura d'abord au service du vice-légat.

Mgr Montorio ne se lassait pas d'entendre les aventures de son protégé. Il était surtout fasciné par les rares connaissances que Vincent avait acquises dans la maison du médecin turc…

Finalement il ne voulut plus se séparer de lui, et lorsque ses fonctions prirent fin à Avignon, il l'emmena avec lui à Rome vers la fin de l'automne de l'an 1607.

A suivre…

Extrait de : LE PÈRE DES PAUVRES, Saint Vincent de Paul. (Casterman 1959)

Elogofioupiou.over-blog.com

Partager cet article
Repost0

commentaires