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Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme

13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 21:49

CHAPITRE II AIMER - CONNAITRE – SENTIR  (Deuxième partie)

« Respecter la liberté »... Eh oui, ce sommet de l'âme qui n'est pas de ce monde, par l'union de notre nature à la nature divine, c'est de lui que procède notre liberté. Et ce pouvoir de déranger l'ordre naturel, c'est bien lui qui nous fait des hommes ! Or, il engendre la souffrance ! Certes, mais un Dieu d'amour n'aurait pas voulu imposer son amour. Un Dieu d'Amour n'aurait pas créé des pantins dont il tirerait les ficelles, il aurait été, en somme, en face de lui-même : un monde absolument dépendant serait encore Lui-même ! Abîmes de solitude pour un Dieu qui aurait créé un monde sans trace de liberté. Il nous donne le pouvoir de nous opposer à sa Volonté pour nous donner le mérite de l'accepter, pour être glorifiés par notre volonté plus que nous ne le serions par une soumission aveugle et instinc­tive. Homme : l'être créé le moins possible afin qu'il se crée lui-même.

 

Le silence de l'amour est la réponse la plus digne au mystère du mal. C'est pourquoi je crains de pénétrer, ne serait-ce qu'un petit peu, à l'in­térieur de ce mystère avec les gros sabots de la pensée discursive. Mais la raison menée par la foi, comme l'aveugle de la fable, dirigé par le paralytique qui voit, peut éviter les embûches...

 

En vérité, si Dieu ne crée pas des créateurs, il n'est pas Dieu, mais fabricateur d'automates ! Il donne l'être ; et l'être répond librement à ce don. Il refuse ou accepte le don. La liberté, c'est l'épreuve de l'être qui se fait. L'étincelle créa­trice est, ici-bas, dans l'homme seul : il est libre de l'éteindre ou de l'allumer. S'il l'éteint, comme aujourd'hui, qu'il n'accuse pas Dieu des ténèbres qui l'entourent !

 

« Si Dieu existait, il ne permettrait pas cela ! »... Dieu existe, mais pour que «cela» n'existât pas, il aurait fallu que l'homme n'exis­tât point ! Car il ne peut exister sans liberté ; il doit choisir et il a choisi : qu'il ne se plaigne pas de vivre, en faisant un monde sans Dieu, au milieu de toutes les calamités que j'ai men­tionnées au début de ce livre. Le malheur ? C'est son choix. Dieu n'abandonne que ceux qui l'abandonnent. Il ne retire ses dons qu'à ceux qui les repoussent.

 

J'ai, bien entendu, toute liberté de refuser l'union au Christ, mais, pour autant, je serai infi­dèle à mon être même : source de mon malheur...

 

La grâce divine est comme l'eau d'une source intarissable : elle ne demande qu'à se déverser et fertiliser les plaines ; ce qui l'en empêche, c'est le barrage de notre libre volonté... Tragique barrage !

 

Ainsi Dieu attire par les touches ineffables de la grâce : il ne violente pas notre liberté, mais il l'éveille ; et c'est à nous d'y consentir, en évi­tant les barrages...

 

O Amour infini et incompréhensible ! Tu as consenti au pouvoir de te nier !

 

Dieu est pour l'homme l'être le plus effacé, le plus impuissant, en lui donnant sa puissance afin qu'il s'achève lui-même. L'effacement de Dieu en nous est le témoignage du parfait amour. Mais cet effacement n'est pas total : Dieu nous envoie, au sommet de notre âme, des signaux : la souffrance et la joie. La première, pour nous indiquer la voie qui mène aux abîmes ; la seconde, pour celle qui monte vers le bonheur qui ne meurt pas.

 

Le feu de l'amour divin demeure toujours au sommet de l'âme ; même s'il est couvert par la cendre il n'est jamais éteint, — et il « brûle » quand l'ordre de la nature est menacé !

 

Le minéral, le végétal et l'animal ne peuvent intervenir dans l'ordre de la nature. Leur exis­tence réalise leur essence. Et c'est pourquoi, en ce qui les concerne, on peut à peine parler de souffrance et de joie. (On peut parler de plaisir et de douleur, signale­ments du corps ; et ceux-là mêmes sont moins intenses que chez l'homme dont le système nerveux est plus déve­loppé. Je reprendrai plus loin cette question pour réfuter certaines objections.)

 

Seul l'être humain, je le répète, en disposant librement de son essence, éprouve dans son âme et sa chair, ces signaux puissants. Il refait sa nature à ses risques et périls ; et ce sera la joie ou la souf­france, son salut ou son dam, selon l'agence­ment fidèle ou infidèle à son essence. Mais aban­donnons cette question pour le moment.

 

                                                            ***

 

Regardons d'un peu plus près le palier suprême de l'humain, celui qui, précisément, a le pouvoir de parfaire ou de défaire l'ordre naturel : le seul où nous nous sentons vraiment actifs, — libre­ment actifs...

 

C'est un pouvoir qui se présente, à son tour, sous trois aspects : l'amour, la lumière intuitive de l'intelligence et la volonté. (C'est ce que Pascal appelait « l'esprit de finesse » en le distinguant de « l'esprit de géométrie » : le premier engendre le second qui ne fait que figer dans la durée et l'étendue ce que l'autre a découvert. C'est la connais­sance transmissible.)

 

Le premier nous donne le pouvoir d'adhérer au réel ; la seconde de le saisir en un instant en reliant les choses les plus lointaines entre elles ; la troi­sième, d'agir et transformer le réel : tous les réels ! Ceux qui sont en nous et hors de nous : trois pouvoirs unificateurs.

 

Et d'abord, cette puissance trinaire est fragile dans l'homme (Il ne faut pas la confondre avec l'ensemble de l'âme humaine : aimer, connaître, sentir, dont elle n'est que le premier terme et où elle est désignée par ce qui la caractérise le plus : « aimer ».)  (Il ne faut pas oublier qu'elle est blessée par la chute originelle ; cette chute qui a, précisément, culbuté la hiérarchie de la nature humaine.)

 

Elle est à éclipses : veille sommeil. En outre, même à l'état de veille, son pouvoir unificateur varie : il va en dimi­nuant de l'attention active et amoureuse à la distraction, de la distraction aux fariboles et impulsions de la rêvasserie, au sommeil aux yeux ouverts. Et ce dernier état (où nous nous sentons passifs) peut même empiéter complè­tement sur l'état de veille ; et alors, plus d'unité ! Et le manque d'unité, c'est le chaos, le tirail­lement intérieur, c'est l'inquiétude, c'est la tour­mente, c'est le malheur ! Le pire malheur, celui qui vient du dedans.

 

Ce qu'on appelle l'aliénation — qui court les rues aujourd'hui — n'est donc autre chose que l'affaiblissement, puis la disparition du triple pouvoir unificateur.

 

Quelle en est la cause ? Pour y répondre, il faut se rappeler que l'âme possède, en plus de son centre unificateur, une périphérie agissante composée d'idées, de sentiments, de sensations et souvenirs, tout un monde tur­bulent ; car si le premier unit amoureusement, le second disperse anarchiquement. Voici la cause première de nos malheurs : le refoulement du moi et de son pouvoir de dominer la périphérie de l'âme. La rupture entre l'âme et son moi !

 

Si l'homme normal était réduit, uniquement, à une foule anarchique d'éléments, il ne pourrait pas se diriger, vraiment, du dedans, il serait incapable d'agir véritablement : d'où viendrait-il, son pouvoir de brider son âme, de corriger ses défauts, de remédier à ses déficiences ? Ce pouvoir qui réduit au silence « la folle du logis », qui impose de nouvelles disciplines, qui nous rend « maîtres à bord » et nous donne, en un mot, la paix de l'âme...

 

Eh bien, c'est sa ruine actuelle, du haut en bas de la société, qui engen­dre nos malheurs et le monde chaotique où nous vivons. Quand on pense à la faiblesse de nos hommes d'État, aux lamentables « Guides » des nations modernes, on ne peut plus en douter : impossibilité d'agir véritablement, de se diriger du dedans ; impossibilité de résister aux événements, de ne pas être porté, comme feuille au vent, dans « le sens de l'histoire »... ( Un Roosevelt « défenseur de l'Occident », qui offre à l'ennemi de l'Occident la moitié de l'Europe ; un Eisenhower qui reçoit triomphalement le représentant d'un pouvoir qui veut la mort de l'Amérique ; un Libérateur qui « libère » en particulier l'Empire français et s'apprête à céder enfin ses derniers bastions. Et l'on trouve tout cela parfaitement normal... Et si l'on proteste, on est considéré comme un pauvre écervelé, un extrémiste, un toqué !)

 

                                                          ***

 

Mais revenons aux vérités éternelles. Le moi est à l'âme ce que l'âme est au corps. Pour l'âme autant que pour le corps, l'unité ne consiste pas dans l'activité de leurs éléments qui, au con­traire, tendent à échapper à cette unité, à la dis­perser et à la ramener à leur niveau. Pour l'âme comme pour le corps, il existe une force qui orga­nise les éléments. Quant elle disparaît pour le corps, c'est la mort ; et pour l'âme, c'est la ruine. Cette ruine est à l'âme ce que la mort est au corps. Sur les deux plans, la force qui unit s'éva­nouit : double malheur.

 

L'âme a une forme mobile, analogue à la forme corporelle, mais la dépassant infiniment ; le corps a une forme donnée d'avance, son existence développant fidèlement son essence ; tan­dis que l'âme est susceptible de prodigieuses et imprévisibles modifications. Elle est informée par un apport venu du dehors (sensations) et du dedans (intuitions) ; l'âme les «digère» et forme les « cellules » du corps spirituel. Ces « cellules » sont vivantes si elles sont soumises à une activité unificatrice et directrice. L'âme entre en décomposition si cette activité est refoulée. Les « cellules » se séparent, s'anarchisent, se « cancérisent »... et ce sera la débâcle intérieure : le malheur !

 

Voici une définition qui paraîtra étrange au­jourd'hui : Le malheur est une rupture avec la trinité en nous :    amour - intelligence - volonté.   Le   moi humain a ses racines en une réalité divine : Une-Trine. En chaque âme elle est en germe : « Le royaume   des   cieux   est   au-dedans   de vous ». L'âme qui  a rompu  avec elle  renverse,  d'une façon ou d'une autre, l'ensemble de la hiérarchie humaine : aimer-connaître-sentir ; ce sera ou le « sentir » ou le « connaître » qui prendront le dessus. (Par « connaître », j'entends bien la raison discur­sive et non sa source, la perception intuitive de l'intel­ligence.)

 

L'âme qui a rompu avec elle s'affole et tourne sur sa périphérie. Ame instantanée qui ne pourra plus aimer, l'amour étant continuité ; âme mouvante et changeante... qui finira par se fixer   sur   un   point   de   sa   périphérie,   et   ce sera une âme possédée par des idoles. De toute manière, elle se rétrécit. Inversement, une âme enracinée en son centre stable peut s'identifier à toutes choses, et sans se perdre, reculer ses fron­tières indéfiniment. Et cet épanouissement de l'âme, cette harmonie intérieure qui s'amplifie, c'est cela le bonheur !

 

Figurez-vous une sphère qui s'amenuise jus­qu'à devenir un point ou s'élargit jusqu'à devenir aussi grande que l'univers : tel est le corps spirituel de l'âme humaine. (Comme   un    atome   fermé ;    c'est   cela l'enfer : l'âme enfermée.)

 

Le malheur est sur le chemin de la réduction qui tend vers le néant;  (Sartre l'a encore bien compris, mais ne peut pas voir l'autre chemin : celui de l'expansion de l'âme.) le bonheur est sur le chemin de l'épanouissement. Il tend vers sa source d'ori­gine : l'Un-Trine.

 

Or on ne peut pas se tromper. C'est trop clair, c'est trop net : le monde moderne suit, carré­ment, aveuglément, le premier chemin, — et non point le second !

 

Il talonne le Malheur. Et non point le Bonheur...

 

 

 

A SUIVRE

 

Extrait de : TU ES NÉ POUR LE BONHEUR   Œuvre de Paul Scortesco  (1960)

 

Elogofioupiou.over-blog.com

 

 

 

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